A Tine, l'armée soudanaise collabore avec les miliciens

Reuters

L'express, 05 Novembre 2006

Le gouvernement de Khartoum a beau nier que son armée collabore avec la milice arabe "djandjaouid", au coeur du conflit qui déchire le Darfour, la vérité apparaît tout autre à Tine, à la frontière soudano-tchadienne

Des miliciens y sont arrivés la semaine dernière et y ont installé, conjointement avec l'armée soudanaise, un camp visant à protéger ce site stratégique contre toute offensive des rebelles du Darfour.

Des tirs d'artillerie lourde retentissent jour et nuit dans le secteur, sous le regard impuissant de la mission de maintien de la paix de l'Union africaine, et des véhicules remplis de soldats bruyants sillonnent les pistes.

"Ici, à Tine, il est évident (...) que les Djandjaouids collaborent avec les forces gouvernementales", affirme Thomas Chaona, qui commande la mission de l'UA dans la région.

La force, très mal équipée, peine à surveiller, comme le prévoit son mandat, l'application d'une trêve plutôt théorique dans l'ouest du Soudan.

Khartoum a armé début 2003 des miliciens, arabes pour la plupart, pour réprimer une insurrection lancée au Darfour par des rebelles généralement non-Arabes. Les Djandjaouids sont accusés de viols, meurtres et pillages au Darfour, qualifiés par Washington de "génocide" malgré les dénégations du Soudan.

Aux termes d'un accord de paix conclu en mai sous l'égide de l'UA avec une seule des trois factions rebelles du Darfour, Khartoum devait désarmer les Djandjaouids avant le 22 octobre.

Au lendemain de l'expiration de ce délai, un millier de Djandjaouids ont pénétré à cheval à Tine, terrifiant ses habitants, qui se sont réfugiés au Tchad voisin. Le terme "djandjaouid" provient d'une expression arabe signifiant "diables à cheval".

Les miliciens ont rejeté la demande formulée par l'UA de rencontrer leur commandant et barré la seule route d'accès à la ville, qui longe leur camp

CONTRE TOUTE EVIDENCE

Une source militaire soudanaise a nié la présence de Djandjaouids au Soudan.

"Ce sont des soldats du renseignement aux frontières, un corps créé il y a un an et trois mois", a-t-il dit. Mais ces jeunes qui sillonnent la ville en civil, fusil à l'épaule, ne ressemblent à rien de tel.

Sur le marché de Tine, les civils ont laissé la place à des hommes fortement armés qui circulent dans des véhicules que rien ne peut identifier comme appartenant à l'armée soudanaise.

Un homme armé, interrogé sur cette absence de civils, répond: "Il n'y a pas de civils ici et nous ne voulons pas de civils ici." Il accompagne sa réponse d'un geste menaçant avec son fusil.

Un commandant local de l'armée soudanaise dit à un supérieur qui accompagne une patrouille de l'UA à travers la ville: "C'est le chaos ici". Ce dernier lui intime l'ordre de se taire.

Les jeunes miliciens ont encerclé le véhicule de l'UA, menaçant les journalistes qui se trouvaient à l'intérieur, et l'officier soudanais lui-même a eu du mal à les calmer.

Tine est la dernière grande localité située en première ligne de la nouvelle guerre opposant, au Darfour, les forces gouvernementales à une nouvelle alliance rebelle appelée le Front national de rédemption (FNR), créé après l'accord de mai.

Le FNR a infligé ces deux derniers mois deux revers aux forces gouvernementales dans le nord du Darfour, selon l'UA et les Nations unies.

L'émissaire spécial de l'Onu au Soudan, Jan Pronk, a déclaré que le moral était en berne au sein de l'armée soudanaise, que des généraux avaient été limogés et que des soldats refusaient de se battre. Selon des observateurs, cela explique pourquoi les Djandjaouids ont occupé la ville, et ils s'attendent à ce que d'autres se dirigent vers le Nord.

Des experts estiment à 200.000 le nombre de personnes tuées dans les violences qui ont débuté il y a trois ans et demi au Darfour, jetant sur les routes 2,5 autres millions de personnes.

La Cour pénale internationale enquête sur des crimes de guerre présumés commis dans la région.