La contestation gagne l’Est

Camille Bauer

L'humanité, 01 Février 2005

De violentes émeutes ont secoué ce week-end Port-Soudan, capitale de la province de l’Est, alimentant les craintes d’un embrasement général.

« Le Soudan n’a pas besoin d’un nouveau front de violence », a déclaré Radhia Achouri, porte-parole de la mission de l’ONU dans ce pays. Un commentaire qui fait suite aux violentes émeutes qui ont éclaté dans la nuit de vendredi à samedi dans la ville de Port-Soudan. Selon le Congrès Beja, un groupe armé actif dans l’est du Soudan, qui a organisé cette manifestation, les affrontements avec la police et l’armée soudanaise auraient fait vingt-trois morts, cent blessés et plus de cent arrestations. Un bilan estimé à quatorze morts et seize blessés par le gouverneur de la région. Dimanche, d’importantes forces de sécurité circulaient dans la principale ville portuaire du pays où, selon des témoins, la situation restait tendue.

« La manifestation était destinée à soutenir la lutte armée du peuple Beja contre le gouvernement central et l’exclusion du peuple Beja des accords du Caire et de Naivasha », a expliqué le porte-parole du Congrès Beja. Fondée en 1958 et passée à la lutte armée en 1994, cette organisation, comme la majorité des groupes armés soudanais, milite contre la marginalisation de sa région et pour une répartition équitable des richesses du pays. Comme ses homologues du Darfour, à l’ouest du Soudan, il se sent exclu par l’accord de partage des richesses et du pouvoir signé le 9 janvier dernier entre le gouvernement soudanais et le SPLM, le mouvement rebelle du Sud-Soudan.

Tout en mettant fin au conflit entre le Nord et le Sud, qui a fait depuis 1981 près de deux millions de morts, cet accord a contribué à alimenter les frustrations dans les autres régions ainsi que la sensation que seule la lutte armée s’avère payante.

Le Congrès Beja s’est par ailleurs retiré des négociations entre le gouvernement de Khartoum et l’Alliance nationale démocratique (NDA), une coalition dont il est pourtant membre, et qui regroupe les partis politiques d’opposition, des syndicats et des groupes armés. Estimant ses revendications négligées, il récuse l’accord signé le 17 janvier entre ces deux groupes, qui prévoit un allégement de l’état d’urgence et un début de réintégration des partis politiques.

Dans ces conditions, le Congrès pourrait être tenté de faire monter la tension sur le terrain afin de se faire entendre. Vendredi, ses dirigeants ont adressé un mémorandum au gouvernement. Ils y demandent à être les seuls représentants de l’Est soudanais et exigent l’ouverture de négociations avec leur mouvement sur les questions de partage des richesses et du pouvoir. En parlant de « génocide délibéré et prémédité » à propos de la répression des émeutes du week-end, certains dirigeants Beja ont également montré leur désir de s’inscrire dans des catégories reconnues par le monde extérieur, notamment par l’Occident.

La crainte de voir l’Est s’embraser est d’autant plus forte que les Beja sont proches du Mouvement pour l’égalité et la justice (JEM), actif dans le Darfour. Or, après avoir débuté la lutte armée avec des revendications régionales, le JEM ne cache plus avoir comme objectif un changement de pouvoir à Khartoum. À plusieurs reprises, il a affirmé être un mouvement à dimension nationale ayant des sympathisants dans tout le pays. Par ailleurs, même si ses dirigeants le nient, le JEM serait proche d’Hassan El Tourabi, le mentor du coup d’État islamiste de 1989, incarcéré en 2001 et devenu depuis la bête noire d’un régime en quête de respectabilité internationale.