«Il y aura d'autres conflits en Afrique»

Angélique Mounier-kuhn

Le Temps, 17 Mars 2008


Le Néerlandais fut l'envoyé spécial de l'ONU au Soudan en 2004, alors que la communauté internationale prenait conscience du drame qui se tramait depuis un an au Darfour. Quatre ans plus tard, le conflit s'est enlisé.

Ne tournons pas autour du pot. Il y a quelque chose d'inconvenant à se délecter de mets roboratifs en évoquant l'enlisement du processus de paix au Darfour. Mais alors que s'ouvre aujourd'hui et pour deux jours à Genève une nouvelle phase de consultations informelles entre les protagonistes du conflit et les observateurs internationaux, l'occasion était trop bonne de profiter du passage en Suisse de Jan Pronk, le représentant spécial de Kofi Annan au Soudan entre 2004 et 2006, pour tenter d'éclaircir la situation.

Rendez-vous était donc pris à 12h40 au Saint-Germain, restaurant paisiblement bourgeois du boulevard Saint-Georges. Invité par le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), Jan Pronk, Néerlandais d'une extrême civilité, ne découvre pas Genève. Il y a même séjourné longtemps, entre 1980 et 1986, lorsqu'il était secrétaire général adjoint de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). De cette période, il conserve une parfaite compréhension du français. Mais pour n'avoir pas suffisamment pratiqué ces dernières années, c'est en anglais qu'il préfère s'entretenir. C'est aussi à Genève qu'il a fait la connaissance de Kofi Annan, qui, lui, gravitait déjà depuis deux décennies dans la galaxie onusienne. «En tant que parents d'élèves, nous étions tous les deux au conseil d'administration de l'école internationale.» Une quinzaine d'années plus tard, le Ghanéen en fera son envoyé spécial au Soudan.

Au moment de passer commande, Jan Pronk achève de dépoussiérer ses souvenirs d'époque en osant une confession. Il ne souhaite qu'une San Pellegrino pour arroser son repas: «C'est à Genève, le 7 mai 1984, que j'ai cessé pour toujours de consommer de l'alcool. Je buvais trop.» Cinq ans plus tôt, il avait écrasé sa dernière cigarette. Débarrassé de ses vices, notre interlocuteur n'accorde aussi qu'un intérêt très secondaire au contenu de son assiette. Il nous a confié l'entière responsabilité de sélectionner le menu. «J'ai beau être un preneur de décisions, je déteste choisir les plats.» Et pourquoi donc? «Parce que cela n'a aucune importance.»

A ses yeux, il est en revanche primordial de courir le monde pour répondre, avec une constante affabilité, comme ici à Genève lors du FIFDH ou la semaine prochaine à l'Université Yale aux Etats-Unis, aux questions qui lui sont posées sur la guerre qui tourmente depuis plus de cinq ans l'ouest du Soudan

L'embourbement est-il un échec pour la communauté internationale? «Il y a eu une négligence internationale. Les responsables sont sans conteste à Khartoum, mais la communauté internationale est intervenue trop tard, au point de laisser échapper la situation à tout contrôle. Nous n'avons pas suffisamment retenu des crises africaines nombreuses des années 1990, au Liberia, en Somalie, au Rwanda [où il fut présent pendant le génocide alors qu'il était ministre du Développement et de la coopération des Pays-Bas].» «L'ONU n'est pas assez forte. Et les pays membres poursuivent chacun leurs propres intérêts», déplore-t-il entre deux bouchées d'une terrine de légumes dont la fraîcheur contraste avec la rigueur de la conversation. A titre d'exemple, il évoque l'ambivalence des Etats-Unis, qui les fait accuser les autorités soudanaises de génocide et, dans un élan simultané, s'allier à elles dans leur croisade mondiale contre le terrorisme.

Autre question de profane: pourquoi la force hybride (ONU/Union africaine) de maintien de la paix, dont l'envoi a été approuvé l'été passé par l'ONU, tarde-t-elle tant à se déployer? Sur les 26000 soldats attendus au Darfour, seuls 9000 y sont présents. «Il est certes difficile de trouver autant de soldats. Mais, lorsqu'on décide d'envoyer une force de maintien de la paix dans un pays qui est encore la proie des combats, il est impératif d'agir très rapidement.» L'évidente mauvaise volonté de Khartoum, qui entre autres bâtons dans les roues impose aux soldats d'unités non africaines de faire une demande de visa, est largement responsable de la lenteur du processus. Mais, pour Jan Pronk, la communauté internationale n'a pas à entrer dans le jeu des autorités soudanaises. A condition d'«exercer une pression bien plus forte sur le gouvernement» et pourquoi pas de «geler les actifs à l'étranger» de certains potentats soudanais, elle est capable de lever les obstacles au déploiement.

Quant à s'avoir s'il faut escompter une avancée des pourparlers de paix qui reprennent aujourd'hui à Genève, la réponse fuse sans équivoque: «Oui si tout le monde vient, y compris Abdul Wahid, le fondateur du Mouvement de libération du Soudan [le SLM, le principal mouvement de rébellion au Darfour]. Sinon, non.»

Jan Pronk est volubile et pédagogue, au risque de laisser se figer la sauce des paupiettes de volaille. Sa disponibilité est d'autant plus estimable que d'autres à sa place auraient sans doute choisi de tirer un trait sur le Soudan. En octobre 2006, il avait fermement dénoncé la volonté délibérée d'escalade de Khartoum, et ce alors qu'un accord de paix avait été signé à Abuja (Nigeria) au printemps, et que les rebelles se disaient favorables à l'apaisement. La sanction fut brutale: déclaré persona non grata, il eut trois jours pour quitter le pays. Le regard s'absente derrière les lunettes cerclées de métal doré: «Je me suis senti terriblement mal.» Quand on lui demande si cette expérience lui inspire le moindre regret, il concède une «erreur». «En tant que diplomate, je n'aurais pas dû perdre le contrôle. Or j'ai fourni au gouvernement soudanais l'occasion de se débarrasser de moi.» Mais le maniement du langage diplomatique n'exclut pas de «s'adresser clairement au public. C'est aussi ça le devoir des Nations unies», se défend-il.

Le ballet du service est imperceptible. Lorsqu'on sent que le dessert est sur le point d'arriver, on tente une question polémique. L'impasse dans laquelle se trouve le Darfour doit-elle aussi au manque d'implication des deux médiateurs qui lui ont succédé - celui de l'ONU et celui de l'Union africaine? On se voit opposer le seul «no comment» du repas. Mais l'onctuosité de la tarte au citron invite à la mansuétude, et le Néerlandais s'adoucit: «Ne blâmez pas les gens. Mais le système qui prend les décisions sur la manière de faire les choses.»

Soudain, c'est le professeur d'économie - il a repris l'an passé ses cours à l'Institute of Social Studies de La Haye - qui prend la parole. Les conséquences néfastes du réchauffement de la planète, la ruée vers les matières premières qu'engendre l'élévation du niveau de vie en Chine et en Inde, la jeunesse politique des pays africains, coincés dans des frontières arbitrairement dessinées, sont les germes incandescents des crises à venir. «Le Darfour n'est pas unique. Il y aura beaucoup d'autres conflits ces prochaines décennies en Afrique.»

Pessimiste, Jan Pronk? Oui sans conteste. Mais le pessimisme, explique-t-il, est la vertu des gens qui refusent de fermer les yeux. «Plus vous êtes pessimiste, plus vous devez travailler dur pour influencer le cours des choses.» Travailler dur pour tenter de changer le monde: ce cacique du Parti travailliste néerlandais sait de quoi il parle, pour avoir, trente ans durant, accumulé les mandats de député et les portefeuilles ministériels. Le café a fait dériver la discussion vers les Pays-Bas, où la droite populiste et provocatrice fait tout pour attiser la défiance envers les immigrés musulmans. Le camp de Jan Pronk est celui de la tolérance: «Je suis un multiculturaliste de la vieille école», confesse-t-il, alors que s'avance l'addition.