Des familles brisées du Darfour fuient l'"épuration"

Par Stephanie Hancock

Reuters, 09 Mars 2008

Hilam, trois ans, hurle quand des médecins soulèvent ses draps pour voir la blessure causée à sa jambe par des éclats de métal lors du bombardement, par les forces gouvernementales soudanaises, de son village au Darfour.

Les médecins vont devoir amputer sa jambe. Kaltouma, la soeur d'Hilam, onze ans, a déjà été amputée au-dessus du genou, et une autre de leurs soeurs est elle aussi blessée.

Ces trois jeunes filles font partie des 13.000 Soudanais environ qui ont franchi la frontière avec le Tchad pour fuir l'"épuration" ethnique menée depuis un mois par Khartoum près de Jebel Moon, un fief rebelle de l'ouest du Darfour.

"Je ne sais pas quoi faire. Notre maison a été incendiée et mes enfants ont été blessés par des balles et des bombes. Mes enfants sont malades et je veux juste qu'ils aillent mieux", explique leur mère, Ashua Osman Youssouf, au chevet d'Hilam à l'hôpital de Guereda, dans l'est du Tchad.

L'armée soudanaise affirme que cette opération vise à dégager un accès pour les organisations humanitaires et à chasser des rebelles darfouris et tchadiens.

Des témoins affirment cependant que les attaques aériennes et les raids des miliciens "djandjaouids" sur les villages et les camps de déplacés au Darfour ont tué une centaine de personnes - peut-être beaucoup plus - et jeté sur les routes des gens qui campent à présent à la frontière, sans eau ni vivres.

L'armée de Khartoum nie toute complicité avec les "djandjaouids", ou cavaliers arabes, et affirme que beaucoup de personnes tuées étaient en fait des rebelles "en civil".

Des experts internationaux estiment que 200.000 personnes ont péri et plus de deux millions ont été chassées de chez elles par les violences qui ont débuté au Darfour en 2003, quand des rebelles principalement non-arabes ont pris les armes contre le gouvernement, qu'ils accusaient de les négliger.

Khartoum soutient que le conflit n'a fait que 9.000 morts.

VIOLENCE ET DESTRUCTION

"Aucun de nous ne peut rentrer", affirme Isaak Abdallah Isaak, assis à quelques mètres du lit asséché de l'oued séparant le Tchad du Soudan. "Si les djandjaouids voient quelqu'un, même un enfant, ils le tueront immédiatement, ils ne voudront même pas le regarder. Si c'est une femme, elle sera battue puis torturée, et on la laissera partir."

Isaak a été contraint d'abandonner trois de ses enfants avec sa mère, une femme âgée, dans la panique qui a suivi un bombardement combiné avec un raid des djandjaouids. Il a dit peiner à nourrir les neuf autres membres de sa famille.

"Les djandjaouids ont détruit, exprès, toute notre nourriture", dit-il. "Au moment même où les avions arrivaient pour bombarder, les djandjaouids sont venus avec des allumettes et ont commencé à tout incendier. Pendant six jours, ils n'ont rien fait d'autre que brûler les habitations et les réserves de nourriture."

Cette série d'attaques, qui ont duré un mois, ont été menées juste après les récoltes, privant ainsi de nombreux réfugiés de l'équivalent de plusieurs mois de réserves en céréales.

"Regardez", dit Isaak, versant dans un bol de l'eau brunâtre. "C'est l'eau sale que mes enfants doivent boire. Nous espérons que les travailleurs humanitaires vont améliorer notre situation, nous souffrons vraiment."

Lors d'une visite la semaine dernière à la frontière, une journaliste de Reuters a vu des hélicoptères survoler Jebel Moon à basse altitude, un ballet accompagné d'explosions sourdes et de nuages de fumée noire.

"Ce sont les mêmes appareils qui nous ont bombardés", affirme Idriss Abakar. "Nous craignons qu'ils viennent ici nous bombarder."

Pour beaucoup, un retour au Darfour est impensable.

Mariam Issak Nassir raconte qu'elle était enceinte de trois mois et demi quand des djandjaouids ont pénétré chez elle pendant des bombardements et lui ont tiré dans la jambe.

"Cette nuit-là, j'étais allongée, blessée, quand les contractions ont commencé prématurément. Mon mari a trouvé un âne pour m'emmener au Tchad, mais quand nous sommes arrivés, les bébés étaient morts, à cause du choc. C'était des jumeaux."