Un avion Pilatus aurait été utilisé par l'armée tchadienne pour bombarder un camp au Soudan

Valérie De Graffenried

Le Temps, 09 Janvier 2008

Emoi à Berne: un avion Pilatus aurait été utilisé lundi matin par l'armée tchadienne pour bombarder un camp de rebelles au Darfour soudanais. L'information a été divulguée par l'AFP (Agence France Presse) citant des sources militaires et sécuritaires tchadiennes. Saisi du dossier, le Secrétariat d'Etat à l'économie a immédiatement entrepris des démarches pour clarifier l'affaire, avec l'aide du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). L'entreprise Pilatus n'a pas voulu commenter l'information.

L'avion en question serait un PC-9. Que Pilatus ait vendu des avions au Tchad ne pose en soit pas de problème. «Car il s'agit d'un avion d'entraînement. Depuis 1996, les PC-7 et PC-9 ne sont plus considérés comme du matériel de guerre mais tombent sous le coup de la loi sur le contrôle de biens utilisables à des fins civiles et militaires et des biens militaires spécifiques», souligne Rita Baldegger, porte-parole du Seco. Mais si l'avion a pu être équipé de porte-missiles ou de bombes pour détruire un camp, l'affaire s'avère extrêmement sérieuse. Par le passé, des PC-7 armés ont été photographiés en Birmanie, créant la polémique. D'autres avions de ce type, ainsi que des PC-9 équipés de bombes auraient selon des témoignages été utilisés au Guatemala, en Angola et lors de la guerre Iran-Irak notamment.

Deux PC-7 et un PC-9

«Nous devons clarifier ce qui s'est réellement passé. Mais une chose est sûre: aucune demande d'exportation d'avions Pilatus vers le Tchad n'est actuellement pendante et le Tchad n'est pas sous le coup d'un embargo», ajoute Rita Baldegger. Le Tchad possède depuis une quinzaine d'années deux PC-7 rachetés à la France. Des avions que des mécaniciens de Pilatus auraient réparés sur place il y a un an, affirme le Groupe pour une Suisse sans Armée (GSsA). Et le 28 juin 2006, le Conseil fédéral a autorisé la livraison d'un PC-9, non sans susciter de vives critiques. Le Seco avait alors justifié son feu vert en soulignant qu'aucun élément ne laissait entendre que le Tchad avait l'intention d'engager son PC-9 dans des combats. Il ajoute aujourd'hui avoir déjà en automne 2006 procédé à des vérifications sur l'usage du PC-9 censé remplacer un vieux PC-7, suite aux informations de certains médias selon lesquelles il avait servi à tirer sur des rebelles. Mais sans aboutir à des preuves concrètes.

Voilà qui n'apaise pas le GSsA. Alors que l'aide au développement suisse s'active depuis des années au Darfour, la livraison d'avions pouvant être utilisés à des fins militaires montre le cynisme de la politique extérieure et économique de la Suisse, dénonce-t-il dans un communiqué. Et de plaider pour son initiative visant à interdire toute exportation de matériel de guerre. «L'été dernier, un Suisse présent au Tchad m'a assuré avoir vu un PC-7 armé dans un aéroport du pays. Mais sans photo, le GSsA n'est pas intervenu. Nous n'avions pas de preuves suffisantes», commente Josef Lang, conseiller national (Verts/ZG), membre du GSsA. «Le Suisse m'a aussi dit avoir vu deux hommes portant des bérets avec l'inscription «Swiss Air Force». S'il s'agissait effectivement de militaires suisses et non d'hommes en mission privée, cela pose un vrai problème!», s'insurge-t-il. Voilà de nouvelles informations sur lesquelles Berne devra rapidement apporter des réponses.