Darfour : origines et bilans d’un génocide (4ème partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 24 Août 2006

Dans le précédent article de cette série consacrée à la tragédie du Darfour, nous avions relaté comment les forces armées de Khartoum avaient procédé, tout au long de l’année 2003, au bombardement systématique de centaines de villages de la province ouest-soudanaise, attaques aériennes immédiatement suivies de pogroms orchestrés par les milices arabes janjawids.

L’armée soudanaise génocidaire fêtait, le 15 août dernier, le 52ème anniversaire de sa création. A cette occasion, le président du Soudan, Omar el-Béchir, a salué le Hezbollah et son chef, Hassan Nasrallah, pour avoir, selon ses mots, « brisé les forces israéliennes pour toujours ». Et d’ajouter : « le peuple et l’armée soudanais sont en position de réservistes pour le Liban et la Palestine ».

Nul doute que le chef d’Etat soudanais a pu apprécier, au regard des centaines de roquettes adressées chaque jour, et sans discrimination aucune, à la population civile israélienne, un modus operandi analogue à celui qui fonde la doctrine génocidaire de ses propres forces armées.

Mais Khartoum est-elle réellement génocidaire ? On doit se poser cette question, d’autant qu’en mai 2004, tandis que la saison des pluies était sur le point de démarrer, les autorités soudanaises avaient ouvert leurs portes à une intervention humanitaire internationale.

Mais l’erreur n’est pas permise. Il avait fallu, en effet, pour en arriver là, que les autorités soudanaises cédassent à une pression médiatique, dont l’un des déclencheurs furent les propos tenus par le coordinateur des Nations Unies pour les droits de l’homme au Soudan, Mukesh Kapila, qui avait déclaré que « la seule différence entre le Rwanda et le Darfour résidait dans le nombre des victimes ». Tenus au moment où l’on s’apprêtait à organiser la dixième commémoration du génocide des Tutsis du Rwanda, ces propos eurent un écho considérable, les media embrayant au pied levé, si bien qu’en avril 2004, on décrivait désormais la situation au Darfour en terme de « génocide » [1].

Et tandis que le vocable « génocide » n’était désormais plus un non-dit, le ministre soudanais des Affaires étrangères, Mustafa Osman Ismail, persistait à déclarer, de façon étonnante, que le nombre total de victimes au Darfour n’atteignait pas un millier d’individus, et que les civils morts n’avaient été tués que parce qu’ils avaient été « pris dans les combats » !

L’ouverture des frontières aux humanitaires, loin d’apporter une solution à la situation tragique endurée par les déplacés du Darfour, allait, paradoxalement, contribuer à aggraver le génocide des tribus noires de la province Ouest du Soudan. Un génocide qui prenait une apparence désormais plus « respectable » en ce qu’il n’allait plus s’appuyer sur le couplage des bombardements de l’aviation soudanaise avec les attaques des Janjawids.

Un calcul élémentaire permettait, en effet, d’évaluer que, pour passer les trois mois et demi correspondants à la durée de la saison des pluies, en nourrissant les quelque deux millions trois cent mille personnes qui, réfugiées ou déplacées, dépendaient de l’aide alimentaire, il aurait fallu disposer d’un stock de 130'000 tonnes de nourriture. Or le Programme alimentaire mondial (PAM) n’en fournissait que 52'000 ! L’expert-comptable du ministère soudanais des Affaires Humanitaires n’avait certes pas fait l’économie de ce calcul macabre avant de parvenir à la conclusion que son gouvernement pouvait se passer de massacrer directement sa population civile en passant le relais à la famine et à la maladie. Et le Soudan, d’accepter, donc, sous la pression, d’ouvrir ses frontières aux humanitaires, qui allaient immanquablement se trouver impuissants face à une crise qui ne devait rien au hasard, quand bien même était-elle tombée du ciel. Du ciel, sous la forme des bombes à fragmentation larguées sur les villages par les avions Antonov de l’armée soudanaise.

Et Khartoum alla jusqu’à instrumentaliser la présence des humanitaires dans son dessein perpétuel d’éliminer les tribus noires du Darfour. D’une part, les autorités soudanaises agressèrent sporadiquement le personnel humanitaire. D’autre part, elles poursuivirent la réalisation de leur entreprise génocidaire [2] en harcelant les populations civiles par le biais des Janjawids, afin de les forcer à s’enfuir en direction des lieux « sécurisés » de l’aide internationale. Cette action contribua à creuser toujours plus le déficit de l’humanitaire, déjà largement sous financée, et dont le coût de l’urgence augmentait proportionnellement au nombre croissant de déplacés qu’il fallait prendre en charge. De plus, les tarifs prohibitifs des prestataires de services, tels que les compagnies de transport, qui indexaient leurs prix sur les risques qu’elles encouraient, participèrent à asphyxier la tentative de sauvetage.

Et ce qui devait arriver arriva : dès juin 2004, les donations n’arrivèrent plus à suivre l’explosion des budgets des ONG impliquées. Une explosion due à l’accroissement des populations des exilés. Leur effectif, au Tchad, venait d’être estimé à près de 200'000 réfugiés, et les déplacés, à un million deux cent mille.

Voilà la situation que constata le premier groupe d’observateurs débarqués le 9 juin dans la principale ville du Darfour, El-Fashir. Ils intervenaient dans le cadre de la Mission de l’Union Africaine au Soudan, afin de surveiller le cessez-le-feu signé le 8 avril précédent dans la capitale tchadienne de N’Djamena. Ils repérèrent des Janjawids armés, qui rôdaient autour des camps de déplacés. Et d’autres Janjawids, intégrés à l’armée soudanaise, censée « sécuriser » les camps dans lesquels travaillaient les personnels humanitaires. En résumé : le système de protection des populations civiles incorporait en son sein ni plus ni moins que les milices génocidaires !

Ces milices partageaient d’ailleurs, avec les forces régulières soudanaises, les camps qui leur servaient de base. Dans ces conditions, ils est bien entendu impossible d’accorder le moindre crédit aux autorités soudanaises, lorsqu’elles invoquent, aujourd’hui encore, "la difficulté qu’il y a à désarmer les milices arabes".

Toute velléité de croire à une intention réparatrice de la part de Khartoum s’écroula définitivement à l’occasion de la publication du rapport émis le 20 juillet 2004 par Human Rights Watch. Ce document apporte les évidences de ce que des responsables gouvernementaux soudanais sont directement impliqués dans le recrutement et l’armement des milices janjawids. La publication dudit rapport suivait d’une seule journée celui des Nations Unies, selon lequel les milices arabes continuaient d’attaquer les villages africains. 48 heures plus tard, c’était au tour d’Amnesty International de publier un document établissant que les milices janjawids avaient largement recours au viol comme arme de guerre. Selon ce dernier rapport, les femmes et les jeunes filles enlevées et violées étaient, lorsqu’elles survivaient, stigmatisées à jamais et finissaient par vivre en marge de leurs familles ainsi que de leurs communautés.

Et puisque l’énumération de ces horreurs ne suffisait toujours pas à réveiller la conscience de cet autre machin qu’est la communauté internationale, les observateurs de l’Union Africaine révélèrent, le 28 juillet suivant, avoir constaté que deux attaques avaient été perpétrées au début du mois. Deux pogroms au cours desquels des civils avaient été enchaînés puis brûlés vifs.

Acculé par tant de preuves, le Conseil de Sécurité fut contraint d’adopter une résolution fixant aux autorités soudanaises la date limite du 30 Août 2004 afin de désarmer les Janjawids. Nous allons toutefois, ces prochains jours, commémorer le deuxième anniversaire de la date butoir de cet « ultimatum » onusien, et ce, sans que la crosse d’un seul fusil n’ait été retirée des mains des pogromistes soudanais ! Seule la Chine peut aujourd’hui se considérer satisfaite de l’impuissance et de l’indolence de Kofi Annan dans l’application de cette résolution, puisqu’elle s’était abstenue de la voter, au prétexte qu'elle la jugeait susceptible de « compliquer la situation »… La « simplification de la situation », pour Pékin, aux fins d’assurer sa prospection pétrolière au Soudan, a consisté à passer les populations civiles du Darfour à la rubrique des pertes et profits.

Et ce ne sont ni les 150 soldats nigérians ni les 230 soldats rwandais qu’Alpha Konaré, secrétaire général de l’Union Africaine (UA) avait décidé d’envoyer au Darfour, qui auraient pu changer quoi que ce soit à la donne. D’autant plus que la mission confiée à ces hommes avait été parfaitement limitée à la protection des quelques 150 observateurs du cessez-le-feu.

On peut aussi légitimement se demander si l’organisation panafricaine, que l’ancien président tanzanien, Nyerere, qualifiait de « syndicat de chefs d’Etat », n’a pas plus intérêt à colmater, en son sein, les fissures récurrentes entre les pays arabes et ceux d’Afrique noire, que de dénoncer les crimes racistes des Janjawids.

L’interposition des soldats de l’UA entre l’armée soudanaise et les rebelles aura, de plus, pénalisé ces derniers. On sait, en effet, aujourd’hui, que l’envoi de cette force, outre le fait qu’elle a failli à préserver les populations victimes du génocide, a porté un sérieux coup à la guérilla. Une guérilla qui ne peut se résoudre à tirer sur des troupes africaines, alors que ces dernières n’empêchent nullement les Janjawids de poursuivre leur massacre des populations civiles.

Une « solution africaine à un problème africain », c’est pourtant ainsi que se plaît à le proclamer l’organisation panafricaine. Mais c’est sur une solution qui accentue encore le malheur des populations africaines que l’UA communique de cette manière. Un piège qu’on pourrait être appelé à projeter prochainement sur le conflit hezbollano-israélien, sachant que Tsahal ne fera jamais le coup de feu contre des soldats de la paix s’interposant entre elle et l’organisation terroriste. Et la tentation grandit de jour en jour, pour les lanceurs de Katiouchas rescapés de la déroute, de se servir des militaires de la FINUL comme de boucliers humains.

Ce scénario catastrophe de force de paix qui protège, à son corps défendant, les assassins s’est déjà produit lors de la récente guerre du Liban, lorsque les militaires de l’ONU avaient été contraints de laisser le Hezbollah établir un « musée » à moins de 8 mètres de leur base d’El-Khiam. Un « musée » depuis lequel les terroristes intégristes lançaient leurs Katiouchas sur les civils israéliens, fait que le porte-parole de la FINUL à Naqura ne met en doute d’aucune façon. Quatre bérets bleus d’El-Khiam ont payé de leur vie le respect des instructions bornées de Kofi Annan, lorsque les bombes israéliennes contre le "musée" éminemment interactif sont également tombées, par mégarde, sur leur base. Et l’incroyable secrétaire général s’est alors cru en droit d’accuser Jérusalem d’avoir commis un acte délibéré contre les troupes de l’ONU. Il est vrai qu’au Rwanda, au Darfour et au Moyen-Orient, Annan s’est toujours trouvé du mauvais côté du génocide. Ca commence à faire jaser, dans les couloirs du Conseil de Sécurité à Manhattan.

Et ce n’est pas non plus le concept de « zones sûres » développé au sein du plan d’action du Darfour [3], cosigné par le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies pour le Soudan, Jan Pronk, et le ministre soudanais des Affaires étrangères, Mustafa Osman Ismail, qui allait apporter, ne serait-ce qu’un semblant de solution à cette situation tragique [4].

Le constat que fit le secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires, Jan Egeland, le 22 octobre 2004, à propos des zones sûres, leur attribue plus d’efficacité génocidaire que 1'000 Janjawids : « Nous pensions que nous aurions à nourrir actuellement un million de personnes, mais nous devons en nourrir deux millions ».

6 jours plus tard, 3'000 militaires furent déployés au Soudan afin de venir renforcer les troupes de l’Union africaine, et ainsi tenter de rétablir la sécurité. Ce, dans une province ouest-soudanaise grande comme… les deux tiers de la France.

Les espoirs fondés sur la signature, dans la ville d’Abuja au Nigeria, début novembre, entre Khartoum et les deux mouvements rebelles le Mouvement de Libération du Soudain et le Mouvement pour la Justice et l’Egalité de deux protocoles d'accord engageant les parties à cesser toute opération au Darfour ainsi qu’à assurer la protection des civils déplacés, n’allaient pas perdurer bien longtemps au regard de nouveaux affrontements.

Des affrontements qui ne se circonscrirent plus à un conflit entre les autorités soudanaises et les mouvements rebelles, puisque la rivalité poussa ces mouvements à s’affronter désormais entre eux. Au cœur de ces dissensions, l’ambition du mouvement islamiste, MJE, qui aspire à renverser le gouvernement de Khartoum, et le MLS, laïque, dont les objectifs ne sont que régionaux. Fin 2004, ces dissensions furent telles qu’elles aboutirent à un affrontement militaire majeur dans le Djebel Marra.

Le chaos général régnant était tel que Jan Pronk avertit la communauté internationale que le Darfour était, dans son ensemble, en train de « sombrer dans l’anarchie et l’arbitraire des seigneurs de la guerre ». La communauté internationale tentait dès lors de composer entre un gouvernement soudanais, qui feignait de montrer sa bonne volonté tout en poursuivant discrètement l’éradication d’une partie de sa population, et une rébellion, surlaquelle étaient venus se greffer de nouveaux mouvements. Une rébellion qui débordait, fin 2004, vers la région soudanaise centrale du Kordofan, et qui sombrait dans le désordre. L’année 2005 allait donc démarrer au Darfour par une impasse politique absolue.

Le 9 janvier 2005, toutefois, fut signé, à Nairobi, l’accord de paix global (Comprehensive Peace Agreement, CPA) relatif aux modalités d’une future collaboration des autorités soudanaises avec le mouvement rebelle sudiste historique SPLA de feu John Garang.

Les gens de Khartoum étaient-ils pour autant devenus fréquentables ? Fallait-il collaborer avec eux pour la mise en œuvre des provisions inhérentes à l’accord de Nairobi ?

Un accord qui donnait le sentiment d’avoir résolu la question du Darfour, ce qui n’était absolument pas le cas, pas même au niveau théorique. Reste que cette illusion totale, faisant croire que ce conflit était terminé, eut un effet pervers sur l’opinion internationale en contribuant, de nouveau, à son désintérêt. Une opinion publique qui avait, par ailleurs, été emportée bien loin du Darfour par le raz-de-marée médiatique du Tsunami de Noël 2004. Une catastrophe, elle, assurément naturelle.

A suivre ...

La série complète: 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9

Notes :

[1] Fin juin 2004, les membres de la chambre des représentants américains employèrent, à leur tour, le terme de « génocide ». Quant à Kofi Annan, il indiqua, le 17 juin 2004, qu’ « il existait des violations à grande échelle des droits de l'homme », mais, précisait-il : « je ne peux pas encore les qualifier de génocide ou de nettoyage ethnique ».

Le 9 septembre, ce fut au tour de l’ex-secrétaire d’Etat américain Colin Powell d’employer ce terme devant le Sénat afin de qualifier la situation qui prévalait alors au Darfour. Il faudra toutefois attendre la mi-septembre pour que le Parlement européen déclare, s’entourant de mille précautions oratoires, que la situation au Darfour « équivalait » à un génocide.

[2] Le fait de parler ici d’entreprise génocidaire est conforme à la définition juridique de génocide telle qu’elle a été définie dans la convention de 1948. Il y est, en effet, précisé qu’est constitutif du crime de génocide le fait d’« infliger délibérément à un groupe des conditions de vie calculées pour amener sa destruction en totalité ou en partie ». (Art. 2 section C)

Le 18 septembre 2004, les Nations Unies votèrent une seconde résolution, qui créa une commission d’enquête chargée d’établir si les atrocités commises au Darfour étaient constitutives d’un génocide. Il faut savoir que l’organisation mondiale est tenue d’agir dès lors qu’elle reconnaît l’existence d’un génocide, ce qui n’est pas le cas des Etats dont la convention de 1948 sur la répression des crimes de génocide n’imposent pas qu’ils interviennent individuellement, mais simplement qu’ils en réfèrent aux Nations Unies. Ceci explique que les Etats peuvent dénoncer à loisir un génocide tout en se défaussant sur l’organisation mondiale des responsabilités qui leur incombent !

[3] Le Plan d’action est un document officiel qui fut transmis le 13 Août 2004 par le gouvernement soudanais au Conseil de Sécurité. Il était censé mettre un terme aux violations du cessez-le-feu de part et d’autre, et l’engageait, notamment, à mettre fin à ses opérations contre la rébellion. Le gouvernement de Khartoum s’y engage à identifier et désigner les milices sur lesquelles il a une emprise et à les sommer de déposer les armes. Pour donner le change Khartoum remit aux Nations Unies une liste de 30 noms de Janjawids. Mais les Janjawids ne seront pas désarmés, et encore moins arrêtés, ce qui ne manquera pas d’être signifié au Conseil de Sécurité le 7 décembre 2004.

[4] Selon une enquête diligentée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) réalisée entre le 15 juin et le 15 Août 2004, « les chiffres indiquent que les populations déplacées du nord et de l’ouest du Darfour meurent entre 3 et 6 fois plus vite que le taux de mortalité qui devrait être enregistré ». Selon cette étude, la diarrhée est la principale cause de mortalité, entraînant la mort de près de 3 enfants sur 4, âgés de moins de 5 ans. Le directeur régional de l’OMS fit savoir, par ailleurs, qu’au jour de la publication du rapport, seule la moitié des fonds nécessaires à l’aide humanitaire était disponible pour les populations du Darfour.

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