Au Darfour, près de 500 000 personnes se trouveraient en situation d'urgence

Catherine Simon

Le Monde, 29 Août 2006

Pour la première fois depuis le début du conflit au Darfour, en février 2003, une très large partie du nord et du centre de la province soudanaise est devenue inaccessible aux organisations humanitaires du fait de l'insécurité. "Jamais nous n'avions connu pareille configuration", constate un observateur européen. "La sécurité est notre problème numéro un", soulignent, pour leur part, les responsables du Programme alimentaire mondial (PAM), lequel réussit néanmoins à acheminer "entre 25 000 et 35 000 tonnes de vivres" chaque mois, par camions, jusqu'aux populations du Darfour.

Selon les estimations de l'agence onusienne, le nombre de personnes ayant besoin d'une aide alimentaire d'urgence, mais auxquelles il a été impossible d'accéder, est passé de 290 000 en juin à 470 000 en juillet. Une augmentation inquiétante que la récente vague de violences qui vient d'ensanglanter le nord du Darfour risque de rendre plus forte encore.

A la suite d'affrontements, début août, au nord d'Al-Fasher, "environ 16 000 personnes" sont venues chercher refuge au camp de déplacés d'Assalam, situé dans les faubourgs de la ville, indique le chef de mission d'Action contre la faim (ACF), Franck de Saint-Simon. "On assiste, sur fond de pillages et de massacres, à la déstabilisation de la société rurale. Les fameux janjawids (milices "arabes" armées par le gouvernement) ne sont qu'un des outils de cette guerre civile, et leurs "patrons", ceux qui les manipulent, ne sont pas toujours les mêmes", note-t-il.

C'est ainsi que le chef de la faction majoritaire de l'Armée de libération du Soudan (ALS), signataire de l'accord de paix d'Abuja, Minni Minnawi, aussitôt promu "conseiller spécial" du président Omar Al-Bachir, a été surnommé, suite aux atrocités commises par ses hommes, "Janjawid 2". Ses cibles favorites sont aujourd'hui non plus les soldats de l'armée gouvernementale, mais les troupes de son ex-frère d'armes, Abdelwahid Al-Nour, chef de la faction minoritaire de l'ALS. Familles, voire villages entiers, sont l'objet de représailles croisées. "Il y a beaucoup moins de combats militaires qu'avant. On assiste, en revanche, à un envol des agressions, exactions et actes de banditisme. Cette violence est tellement mouvante qu'on ne peut rien anticiper. On travaille à la petite semaine, sans visibilité", souligne le chef de mission d'ACF.

Comme tous les personnels des quelque 85 ONG étrangères présentes au Darfour, ceux d'ACF sont "inquiets". L'éventualité d'un départ des 7 000 soldats de l'Union africaine (UA) - dont chacun s'accorde pourtant à déplorer le manque d'efficacité -, comme le renforcement du dispositif militaire gouvernemental dans le nord du Darfour, aggrave ce sentiment d'inquiétude. "C'est facile de jeter la pierre aux militaires de l'UA. Mais ils ont sûrement empêché, parfois, par le seul fait d'être là, la situation de dégénérer", souligne Franck de Saint-Simon

"Le peu de protection qui existe au Darfour risque d'être réduit à rien au lendemain du 30 septembre, quand arrivera à terme le mandat de l'UA", a estimé, le 23 août, l'ONG américaine International Rescue Committee (IRC), évoquant, dans un communiqué de presse, le sort de nombreuses femmes du camp de réfugiés de Kalma, victimes, disait-elle, d'agressions sexuelles et de viols. La proposition anglo-américaine prévoyant le remplacement de la mission de l'UA par une force de l'ONU "crédible et légitime" suscite l'ire de Khartoum, qui l'a de nouveau fait savoir, à sa manière, dimanche 27 août, lors de la visite de l'envoyée spéciale du président George Bush, Jendayi Frazer, bloquée à l'aéroport par des manifestants, jusqu'à ce que la police finisse par intervenir.