En attendant la guerre totale

Catherine Simon, Khartoum Envoyée Speciale

Le Monde, 16 Septembre 2006

Assis dans une pauvre hutte de branchages devant un bouquet de fleurs en plastique et un appareil radiocassette posés sur une table basse, Adil, le jeune roi des Massalits, l'avoue sans ambages : il a passé un sale quart d'heure. Turban blanc, lunettes fumées, le "monarque" s'exprime doucement, dans un anglais approximatif. "Ils ont même essayé de voler mon téléphone satellite !", s'indigne-t-il. Ici comme ailleurs en Afrique, l'autorité des rois coutumiers n'est plus ce qu'elle était. La trentaine altière, Adil n'est d'ailleurs sur le trône que par accident : le vrai monarque, son cousin, a quitté Gereida il y a belle lurette. Il travaille à Khartoum, la capitale du pays, comme officier de police...

Ce jour-là, à l'aube du 1er septembre, une attaque est donc lancée contre Gereida, petite ville du Far West soudanais, à l'extrême sud de la province du Darfour. Les assaillants sont une douzaine tout au plus. Qui sont-ils ? Des Massalits, c'est-à-dire des membres de la tribu africaine dominante de la région, celle-là même que le jeune Adil est censé gouverner. Seulement voilà, comme il le dit lui-même, le petit roi par intérim n'a "pas de pouvoir" puisqu'il n'a "pas d'argent". Ce matin-là, les tirs, nourris, ont réveillé la ville en sursaut et fait "entre deux et quatre morts, selon les sources", nous précisera plus tard le gouvernorat de Nyala. Trois blessés sont à l'hôpital, dont l'un dans un état grave. A l'échelle du Darfour, c'est une vétille. D'ailleurs, le roi n'était pas visé.

Mais l'incident est de mauvais augure. Pour la première fois à Gereida, des Massalits s'en sont pris à des Zaghawas, une autre tribu africaine parmi les plus influentes du Darfour. Tous les belligérants de cet incident faisaient partie de l'Armée de libération du Soudan (ALS) ou, plus précisément, de sa faction majoritaire, dirigée par Minni Arku Minnawi, un Zaghawa. Alors ? Des Noirs se battent donc maintenant contre d'autres Noirs au Darfour ? Au Soudan, rien n'est simple.

Depuis le début du conflit en avril 2003 lorsque les combattants de l'ALS, en révolte contre le pouvoir central et sa politique discriminatoire à l'encontre de la lointaine province, commettent leur première attaque d'importance - contre l'aéroport d'El Fasher, capitale du Darfour nord - les Nations unies ont décompté 300 000 morts et près de 2,5 millions de déplacés. Jusque-là, la tragédie paraissait essentiellement mettre aux prises les "Arabes" et les "Africains" du Darfour, le régime arabo-islamiste de Khartoum, où siège le pouvoir central, utilisant les milices janjawids - littéralement, les "cavaliers démoniaques" - pour terroriser les villages et chasser les cultivateurs de leurs terres. Et puis les choses se sont compliquées.

"Au début, explique un fonctionnaire des Nations unies en poste à Nyala, le conflit opposait l'armée gouvernementale et les rebelles de l'ALS. Mais depuis l'accord de paix d'Abuja signé le 5 mai entre le gouvernement et la faction majoritaire de l'ALS commandée par Minni Minnawi, on assiste à une fragmentation de la rébellion. Au nord, dans la région d'El Fasher, la guerre fait rage entre les partisans Zaghawas de Minnawi et les combattants Four d'Abdel Wahid Al Nur (qui dirige la faction minoritaire de l'ALS, non signataire de l'accord d'Abuja). Or les Four eux-mêmes sont divisés entre les fidèles d'Abdel Wahid et ceux de son ancien bras droit, Abdel Charfi..." En clair, alors que se profile la fin de la saison des pluies, le chaos s'installe. Province soudanaise presque aussi vaste que la France et peuplée de 7 millions d'âmes, le Darfour s'attend au pire.

Plus personne ne se soucie de protéger les villageois et les déplacés regroupés dans des camps de fortune. Les dirigeants de l'ALS majoritaire ont d'autres priorités. Depuis qu'il a fait alliance avec Khartoum, Minni Minnawi a été promu "conseiller spécial" du président Omar El Béchir - suscitant envie et rancoeur dans les rangs de ses anciens amis de la rébellion. Sur le terrain, "c'est le chaos", confirme un diplomate européen. Entre les signataires d'Abuja et les récalcitrants, entre les guérilleros repentis et les rebelles endurcis, de nouveaux clivages se font jour. Attaques et représailles se multiplient. Les 7 000 soldats de l'Union africaine, qui doivent se retirer fin septembre, regardent faire, sans bouger. Face à cette situation, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté, le 31 août, l'envoi de casques bleus sur le terrain. Mais Khartoum n'en veut pas, et le déploiement de soldats de la paix semble de plus en plus improbable. Pour le régime du général El Béchir, "c'est tout bénef", commente avec amertume le représentant d'une ONG française.

De fait, en dehors des grosses agglomérations, souvent tenues par les forces gouvernementales, la majeure partie de la province a en effet été déclarée, du fait de l'insécurité croissante, "no go area" (zone interdite) par les organisations humanitaires. Du jamais-vu depuis le début du conflit. Après avoir été mis dans l'impossibilité de cultiver leurs champs, à cause des raids janjawids, plusieurs centaines de milliers de Soudanais sont donc désormais privés de secours.

Le gouvernement vient par ailleurs d'envoyer de puissants renforts militaires à Nyala et, surtout, à El Fasher. Cette décision présage-t-elle de nouveaux massacres qui pourraient, cette fois, être perpétrés à plus grande échelle et à huis clos ? Les menaces à l'encontre de la presse étrangère et les sanctions récemment infligées par Khartoum aux organisations humanitaires peuvent le laisser craindre.

"On ne peut même plus aller dans la zone où je travaillais il y a encore six mois : autour du village de Korma, les gars de l'ALS se tapent dessus", témoigne Claire Allard, restée en poste dans la région d'El Fasher, de juillet 2005 à mars 2006.Responsable de l'aide alimentaire au sein de l'ONG française Action contre la faim (ACF), la jeune femme est arrivée à Gereida le 1er juin. A peu près en même temps que les nouveaux déplacés du Darfour sud qui fuyaient les janjawids

Petite ville oubliée de 20 000 âmes, Gereida a poussé et enflé sous l'afflux des rescapés de la brousse. En deux ans, elle est devenue le plus grand camp de déplacés du monde. Près de 130 000 personnes tentent aujourd'hui d'y survivre. Avec seulement six ONG, dont le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Oxfam et ACF, chargées de parer au plus pressé, c'est-à-dire apporter nourriture, eau potable et un minimum de soins médicaux. "Il y a au moins un facteur de stabilité, relève l'impavide employée locale d'ACF : presque tous les déplacés sont des Massalits. S'ils étaient d'origines diverses, comme au camp de Kalma, dans l'ouest de la province, ça aurait déjà explosé."