Darfour : en attendant la guerre totale

Catherine Simon, Khartoum Envoyée Speciale

Le Monde, 15 Septembre 2006

Gereida est désormais une île, posée dans la campagne verte et vide, où les civils, sans armes, n'osent guère s'aventurer. Une prison à ciel ouvert, comme sont en passe de le devenir la plupart des villes du Darfour.

Abugasim Jibril Ibrahim, l'homme le plus riche de Gereida, s'alarme. "Il faudrait qu'on puisse se défendre nous-mêmes, puisque personne ne nous protège. Il nous faudrait des armes !", martèle-t-il. Assis sur un sommier de cordes tressées posé à même la rue, à l'ombre d'un arbre, Abugasim, la soixantaine avancée, est vêtu d'une djellaba blanche et d'un turban traditionnel. Il porte des chaussettes grises qui tire-bouchonnent et des sandales en plastique. Une béquille est posée près de lui. Il a été blessé en avril par des janjawids sur la route reliant Nyala à Gereida. Avant le conflit, il possédait un troupeau de 150 vaches, des terres, des boutiques, des entrepôts et des camions. "Je suis resté prospère parce que j'avais fait des stocks - d'acier et de machines", explique-t-il. De son troupeau, razzié, il ne reste rien.

"Le Darfour est pauvre, poursuit-il. La seule richesse vient de la route et du commerce. Mais on ne peut plus bouger : les pistes ne sont pas sûres. Tant que les ONG sont là, ça va, ajoute-t-il. Mais il faudrait que l'ONU se dépêche d'envoyer ses soldats. Dites-leur que c'est urgent. Si les janjawids entrent dans la ville, qui va les arrêter ?" Natif de Gereida et commerçant lui aussi, Fakhr Adeen Moussa est chargé de collecter "l'impôt" versé à l'ALS par les marchands de la ville. "Quinze millions de livres" - environ 5 200 euros - chaque mois, dit-il. "Celui qui refuse de payer, ils menacent de le mettre en prison", ajoute le collecteur. La sécurité n'est pas assurée pour autant. "Ce conflit est un très mauvais coup pour les affaires", soupire-t-il. L'un de ses frères a été blessé "par les janjawids" et son camion "volé, à deux reprises, par les Fellatas et les Mahedins" - deux tribus "arabes" de la région. Banal.
Avant le conflit, Fakhr Adeen Moussa employait une douzaine de personnes. Il lui en reste six, ce qui n'est déjà pas si mal. Car toutes les cartes sont bouleversées. Tandis que certains natifs de Gereida, pas franchement cossus, sont devenus millionnaires, en louant à prix d'or leur maison aux ONG étrangères, d'anciens nantis se retrouvent à la rue - ou pas loin -, comme la majorité des déplacés. Aujourd'hui, à Gereida, ce ne sont plus les troupeaux, les champs, ni le commerce, qui donnent du travail. Le premier employeur est le CICR - qui a embauché plus de 200 "locaux", dont quelques femmes. Oxfam et ACF viennent juste derrière. "Il faudrait qu'elles nous aident à construire des écoles, des hôpitaux, des routes", rêve à voix haute le riche Abugasim.
Quand il était gamin, au début des années 1950, sur les 23 écoles secondaires que comptait le Soudan, une seule se trouvait au Darfour. A la fin 2002, la province ne disposait que de 160 kilomètres de routes goudronnées, percées, non par l'Etat, mais "par la Banque mondiale, dans les années 1970", rapporte Gérard Prunier dans son livre, Le Darfour, un génocide ambigu (La Table ronde, 2005). L'ouvrage, qui retrace l'histoire de l'ancien sultanat, donne mille exemples du "sous-développement presque absolu" dans lequel les régimes qui se sont succédé à Khartoum ont maintenu cette lointaine province, jadis base arrière de tous les trafics - notamment d'esclaves.

En ce mois de septembre, à Gereida, où les cases en branchages des autochtones et les huttes bâchées des déplacés ne se distinguent guère, la misère est immense, mais un ordre apparent règne dans les "quartiers" - formés selon les bourgs et villages d'origine. La machine humanitaire tourne rond. Si tout se passe bien, ACF aura distribué, en dix jours, de quoi nourrir pendant un mois l'ensemble des déplacés. D'ici à novembre, Oxfam espère être capable de distribuer 15 litres quotidiens d'eau potable par personne (contre 7 aujourd'hui). Et la clinique du CICR, ouverte en 2004, vogue à son rythme de croisière : 500 à 600 patients sont reçus en consultation chaque jour - chiffre relativement bas, comparé aux 700 consultants des mois "chauds" d'avril et mai 2006, quand les combats battaient leur plein. Les femmes sont les plus nombreuses à venir s'asseoir, avec leurs enfants, sur la natte de la salle d'attente de la clinique dirigée par le docteur Popol Lobo, natif de Kinshasa - le seul médecin, avec son confrère de l'hôpital public - et payant -, présent à Gereida. Les infections respiratoires sont les pathologies les plus courantes. Mais les viols aussi fréquents, à en croire les déplacés, que les attaques de camions ou les vols de bétail, sont rarement pris en compte. "Les femmes ne viennent pas spontanément", reconnaît le médecin congolais.

C'est en allant chercher du bois hors du camp que les femmes, et parfois les enfants, sont le plus souvent agressés. Les hommes, eux, n'y vont pas. "Bien sûr, une femme risque toujours d'être battue ou violée par les janjawids. Il arrive qu'ils volent tous les vêtements aussi. Mais c'est plus grave si mon mari y va. Car lui, il risque d'être tué", assure Hanane Ali, soeur du cheikh du "quartier" Dito, répétant ce que toutes les femmes du camp ont appris à dire aux étrangers.

Seules, quelques-unes ont accès à un travail salarié. Celui de trieuse de grains, par exemple : il s'agit de récupérer, en utilisant un petit balai de paille, les grains de céréales échappés des gros sacs transportés, à dos d'homme, de l'entrepôt au site de distribution. Certains sont abîmés ou à moitié mangés par les charançons. Il faut les trier, longuement, et mettre les bons grains de côté. Pour ce travail, les femmes sont payées au même tarif que les hommes, embauchés comme journaliers. Toucher de l'argent en échange d'un travail est, pour elles, une révolution.

Quand elle a vu son image dans l'écran de l'appareil photo numérique, Hanane Ali s'est mise à rire. "Un jour, je voudrais bien avoir un poste de télévision. Ou au moins une radio." En attendant, "attaquée et battue par les janjawids" lors d'une sortie avec d'autres femmes, pour chercher du bois, Hanane se plaint. "Ici, on ne se sent jamais en sécurité."

A Gereida, comme dans les autres villes du Darfour, l'arrivée des ONG - apportant, non seulement de l'aide, mais des emplois et de l'argent frais - a bouleversé les ordres anciens sans changer les moeurs. A l'hôpital de la ville, les sages-femmes sont payées 2 500 dinars pour l'accouchement d'une fille, 3 000 pour un garçon...