SOUDAN - Reprise imminente de la guerre au Darfour

Lydia Polgreen, The New York Times

Courrier Inteèrnational, 06 Septembre 2006

Les autorités de Khartoum préparent une vaste offensive contre les rebelles du Darfour qui ont refusé de signer un accord. Sans guère se soucier des protestations de la communauté internationale.

Dans les allées du pouvoir – à Khartoum comme à Washington et à New York – les tractations diplomatiques se multiplient afin de tenter d’éviter un nouveau bain de sang au Darfour. Mais sur place, au cœur de la zone des tensions, là où les bombes risquent d’exploser et les balles de fuser, on ne peut que regarder avec inquiétude les avions-cargos Iliouchine atterrir sur la piste encombrée d’El-Fasher, leurs soutes remplies de soldats, de camions, de bombes et de fusils. “Les avions atterrissent jour après jour, semaine après semaine, nuit après nuit”, observe un gradé étranger témoin de leur atterrissage et de leur déchargement.
Depuis que les négociations sur le déploiement d’une force onusienne destinée à consolider la paix précaire qui règne au Darfour sont au point mort sans espoir tangible de compromis, les parties en présence semblent se diriger vers un affrontement armé de grande ampleur.
“Malheureusement, les choses s’orientent dans cette direction”, confirme le général Collins Ihekire, commandant de la mission de 7 000 hommes mise en place par l’Union africaine pour faire respecter le fragile accord de paix signé entre le gouvernement et un groupe de rebelles, qui se trouve aujourd’hui en difficulté.
Près de quatre mois après la conclusion de l’accord, le gouvernement prépare un nouvel assaut contre les rebelles qui ont refusé de le signer, plaçant le Darfour devant un nouvel abîme, peut-être le plus profond de son histoire. Le conflit a fait plusieurs centaines de milliers de victimes et contraint 2,5 millions d’habitants à quitter leur demeure. Mais cela n’est peut-être qu’un prélude à toutes les morts que pourraient prochainement causer les combats, la faim et la maladie.
Au cours des derniers mois, des attaques meurtrières de groupes rebelles contre des véhicules humanitaires ont conduit des ONG à écourter les programmes d’aide et de protection dont bénéficiaient plusieurs centaines de milliers de personnes. “Nous avons moins accès à la région aujourd’hui qu’en 2004, quand les choses allaient au plus mal”, déclare un responsable humanitaire d’El-Fasher qui préfère garder l’anonymat après les sanctions et les ordres d’expulsion dont des humanitaires ont été victimes pour s’être exprimés trop franchement. “S’il se produisait une offensive militaire de grande ampleur, on assisterait à l’évacuation de tout le personnel humanitaire en poste dans le nord du Darfour, privant des millions de personnes d’une aide dont leur vie dépend”, ajoute-t-il.

des pertes humaines plus importantes qu’en 2004

La mission de l’Union africaine a un budget tout juste suffisant pour se maintenir jusqu’au 30 septembre, date de la fin de son mandat. Elle est constamment en manque de carburant, de vivres et de matériel. Quant à ses fournisseurs – tout comme ses soldats –, cela fait des mois qu’ils attendent d’être payés et ils rechignent à effectuer de nouvelles livraisons.
Plus grave encore, la mission se trouve de plus en plus souvent mêlée aux combats entre le gouvernement et les rebelles. Mais la menace la plus grande est celle d’un affrontement entre les forces gouvernementales et les groupes rebelles qui risque d’éclater sur un territoire où vivent 250 000 personnes et de déclencher une série de conflits à travers le Darfour. “Les pertes humaines seraient beaucoup plus importantes qu’en 2003 et 2004”, souligne un haut responsable de l’aide, qui a demandé à ne pas être cité. A l’époque, au moins 180 000 villageois avaient trouvé la mort dans des attaques lancées par des troupes gouvernementales et des milices arabes alliées, les janjawid, et dans des combats avec des groupes rebelles non-arabes cherchant à renforcer le pouvoir de leurs tribus dans cette zone longtemps marginalisée. A la suite de ces violences, la faim et la maladie, principaux facteurs de mortalité dans la région, ont redoublé d’intensité.

El-Fasher était jadis la capitale en sommeil d’un Etat pauvre et sous-développé du Soudan. Aujourd’hui, c’est une ville de garnison grouillant de soldats revêtus d’uniformes flambant neufs, qui conduisent des camions reluisants équipés d’armes lourdes.
Les groupes rebelles qui ont rejeté l’accord de paix du Darfour se sont massés sur une vaste étendue dans le nord du pays, renforçant leur position ou faisant étalage de leur puissance en attaquant les troupes gouvernementales et leurs alliés ainsi que la mission de l’Union africaine.
Dans une interview réalisée au cœur de leur territoire, les chefs de la nouvelle alliance rebelle, le Front de rédemption nationale, ont déclaré qu’ils étaient prêts à se battre. “Nous disposons de capacités illimitées pour les repousser, aussi bien dans les airs que sur terre”, a assuré l’un d’eux, qui répond au nom de Jarnabi Abdul Karim.

Un rameau d’olivier d’un côté et une arme de l’autre

Leurs logos bricolés à la hâte témoignent bien des scissions et des regroupements opérés au cours de la période chaotique qui s’est écoulée depuis la signature de l’accord de paix. Sur un camion, les initiales du groupe rebelle ont été si souvent modifiées que le mélange d’acronymes ne forme plus qu’un ramassis de gribouillis illisibles.
Assis en cercle sous un arbre épineux, les chefs du Front, unis par une haine commune envers les signataires de l’accord de paix, ont expliqué qu’ils reprenaient le chemin de la guerre à contrecœur. “Nous tenons une arme dans notre main gauche et un rameau d’olivier dans la droite”, a déclaré Abubakar Hamid Nour, chef du mouvement Justice et égalité, un groupe islamiste qui s’est allié à une faction de l’Armée de libération du Soudan pour combattre le régime.
Les combats qui se déroulent dans la région ont déjà fait un nombre considérable de victimes. Des habitants déplacés depuis 2003 se sont installés à la périphérie de Hashaba, et leurs camps sont devenus des villages semi-permanents. Il y a peu d’hommes ici, juste une poignée parmi plusieurs dizaines de femmes aux traits tirés et d’enfants maigres aux cheveux décolorés, signe de malnutrition.
Aux dires d’officiers militaires de l’Union africaine, le nouvel assaut du régime soudanais pourrait se dérouler de deux manières. Le gouvernement pourrait masser ses troupes le long d’un axe entre El-Fasher et les villes de Mellit et de Koutoum, effectuant une avance en ciseaux appuyée par des bombardiers Antonov et des hélicoptères de combat pour éliminer le plus grand nombre possible de rebelles et repousser les autres vers le nord. Mais il existe une seconde possibilité : que le gouvernement attaque par le sud et qu’il organise dans le même temps un pont aérien avec le nord pour prendre les rebelles à revers.