Au Darfour, les déplacés de Gereida attendent les casques bleus

Catherine Simon

Le Monde, 01 Septembre 2006

Il ne s'est même pas levé de son tabouret en paille, posé sur le sable, sous l'auvent d'une boutique du marché en plein air. Assis autour de lui, les autres commerçants n'ont pas cillé. Mais, sous les turbans, les visages sont durs.

"A l'instant où je vous parle, un groupe de janjawids est en train de voler du bétail à l'intérieur du camp", lance Yougoub Abdallah Osman, impassible. "Juste là, vous voyez ? Les gens courent pour aller voir. Ce genre de choses arrive pratiquement tous les jours", ajoute le représentant de l'association des marchands, en montrant du doigt la direction du Sud. Il dit vrai. Ce jeudi 31 août, vers midi et demi, une première attaque des "diables à cheval" - ces milices arabes janjawids soutenues par Khartoum - a eu lieu à quelques centaines de mètres du marché d'Abuja, situé à l'intérieur du camp de déplacés de Gereida. Cet incident, le premier de la journée, n'a pas fait couler de sang. Une razzia anodine en somme, presque un miracle au Darfour, province martyre de l'ouest du Soudan, où les violences ont fait, depuis le début du conflit en 2003, 300 000 morts et plus de 2 millions de déplacés.

POUR UNE FORCE INTERNATIONALE

Est-ce par dérision ou, au contraire, parce que beaucoup ont caressé le fol espoir d'une accalmie, au moment des négociations entre le gouvernement de Khartoum et les rebelles de l'Armée de libération du Soudan (ALS), que le marché a pris le nom de l'accord de paix, finalement signé le 5 mai, à Abuja (Nigeria) ? "Cet accord, c'est juste un bout de papier", lance un autre membre de l'association des commerçants.
Tous disent être favorables à l'envoi d'une force de l'ONU, pour remplacer les soldats de l'Union africaine (UA) contre lesquels les déplacés de Gereida, "chauffés" dit-on, par les hommes de l'ALS, ont manifesté, en mars. En dépit de l'hostilité qu'ils suscitent, les quelques centaines de soldats de l'UA, en poste à Gereida, devraient pourtant y rester "jusqu'à décembre", assure-t-on de bonne source, une rallonge financière ayant été trouvée in extremis.

A deux ou trois kilomètres du marché, à Yassin, l'un des dix-sept "quartiers" du camp, le jeune cheikh Isihaq Yahya Abdallah ne décolère pas. "Depuis qu'on est ici, on a beaucoup souffert, par la faute du gouvernement. Mais depuis l'accord de paix, c'est pire encore : les fusillades et les pillages, qui, jusqu'alors, se passaient loin de Gereida, se sont rapprochés. Maintenant, ça arrive aux portes du camp - et parfois même à l'intérieur. Et plus personne ne nous protège, s'indigne-t-il. Des attaques, des meurtres, des viols, il s'en produit tous les jours ! Et comment nous défendre ? Nous n'avons que des bâtons. Alors que les janjawids, eux, sont armés et payés par le gouvernement."
Le jeune cheikh ne compte pas sur les troupes de l'UA. "Il faut une force internationale, il faut les soldats de l'ONU. C'est la seule solution pour que les gens du Darfour soient traités sans discrimination. C'est le seul moyen de ramener la paix et l'ordre", plaide-t-il, sans s'émouvoir de la présence du fonctionnaire de l'ALS, chargé d'escorter les journalistes. "La sécurité, c'est le problème numéro un", insiste-t-il.
Comme pour lui donner raison, une seconde attaque est signalée, au début de l'après-midi, aux abords de la piste d'atterrissage, située au sud de la ville. Une vingtaine de janjawids sont entrés en action, volant un troupeau de vaches, de chèvres, ainsi que deux chevaux, et tuant, au passage, le gardien du troupeau.
Ces incidents surviennent alors que des violences ont été signalées, mardi, près de Buram, à une trentaine de kilomètres au sud de Gereida. Elles auraient fait vingt morts et une dizaine de blessés graves.