L’enjeu des armes légères

James Dyson

Le Monde Diplomatique, 01 Juin 2006

Irresponsabilité au Darfour

Avec plus de quatre millions d’individus chassés de leurs foyers, le Soudan compte la plus grande population au monde de personnes déplacées. Dans leur vaste majorité, elles ne sont pas victimes de la famine, de la sécheresse ou d’un autre désastre naturel, mais de violations des droits de la personne alimentées par deux décennies d’exportations incontrôlées d’armements. Durant le conflit du Soudan-Sud, qui a éclaté en 1983, et plus récemment au Darfour dans l’ouest, des centaines de milliers de personnes ont été tuées, violées ou torturées, ont vu leurs foyers et leurs moyens d’existence détruits (1).

En 2004, deux femmes, Mme Aziza Abel Jaber Mohammed et sa demi-sœur Mme Zahra Adam Arj, étaient parmi les centaines de survivants qui ont raconté ces destructions aux enquêteurs d’Amnesty Intenational. « Deux avions Antonov, cinq hélicoptères et deux Mig ont attaqué notre village vers 6 heures du matin. Cinq chars y ont pénétré. L’attaque a duré jusqu’à 7 heures du soir. Dix-huit hommes et deux enfants de notre famille ont été tués en voulant fuir. » Cette attaque contre Kornoy, dans le nord du Darfour, n’est qu’un exemple de la manière dont le gouvernement soudanais s’est servi d’armes étrangères pour perpétrer ce qui a été qualifié par les Nations unies de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Depuis 2005, les groupes armés de l’opposition ont accéléré le rythme des enlèvements et des assassinats de civils, mais c’est le gouvernement et ses milices mercenaires, appelées janjawids, qui ont chassé l’immense majorité de la population du Darfour de ses terres.

Le gouvernement a toujours nié toute collusion avec les janjawids, mais des centaines de réfugiés témoignent du contraire. Une femme du village de Nuri décrit une attaque typique en décembre 2003. « Les janjawids sont arrivés à cheval et en uniforme et l’armée est venue aussi. Ils sont venus avec des véhicules et des hélicoptères qui ont lancé le feu sur nous. Ils ont tué beaucoup de gens… Ils ont tué des hommes, des femmes, des enfants. Ils ont tué mon mari. Les janjawids ont tout pillé, chameaux, chevaux, vaches… Je les ai vus ! J’en connaissais beaucoup ! Les hélicoptères nous ont tiré dessus quand nous nous sommes enfuis (2). »

Malgré les preuves de l’implication directe du gouvernement dans de telles atrocités, l’égoïsme économique et politique a continué de bloquer toute action internationale efficace, parfois de façon flagrante. En juillet 2004, le Conseil de sécurité a pris soin d’exclure de l’embargo sur les armes pour le Soudan la fourniture de matériels militaires au gouvernement du pays, sous la double menace d’un veto russe ou chinois. Le même mois, ce gouvernement a annoncé l’achat de 12 Mig russes.

Mais d’autres gouvernements sont impliqués qui, consciemment ou à leur insu, ont autorisé le départ d’armes vers le Soudan. Tandis que des sociétés russes, chinoises et biélorusses ont vendu des avions militaires et des composants à Khartoum, des blindés et autres véhicules militaires sont arrivés de Pologne, de Biélorussie et de Russie. Des grenades, des fusils, des pistolets, des munitions et d’autres fournitures militaires sont venus de Chine, de France, d’Iran et d’Arabie saoudite. Et les courtiers en armements ont joué leur rôle néfaste, dénichant au Royaume-Uni et en Irlande des sociétés désireuses de fournir des avions militaires, des véhicules et des pistolets (3).

Si le conflit du Soudan-Sud a connu une issue politique, la crise humanitaire au Darfour demeure grave, malgré l’accord conclu en mai 2006. Le conflit risque de s’étendre au Tchad voisin. Les Nations unies envisagent d’envoyer des casques bleus, de sorte que la communauté internationale va bientôt être sollicitée pour fournir argent et combattants afin de résoudre une crise que ses propres exportations irresponsables d’armements ont alimentée ce depuis le départ.