Regain de violence au Darfour

Camille Bauer

L'humanité, 31 Décembre 2005

La région, déjà meurtrie par un nettoyage ethnique, connaît de nouvelles tensions, sans que la communauté internationale manifeste l’intention d’agir. Les pays voisins commencent à intervenir dans la guerre civile.

« La menace de l’anarchie totale se rapproche. » Cette phrase de Kofi Annan date de la mi-novembre, mais elle traduit bien l’inquiétude du secrétaire général de l’ONU devant la dégradation, depuis la fin de l’été, de la situation au Darfour, province de l’Ouest soudanais, où une campagne de violence à caractère ethnique menée par le gouvernement et ses milices en 2003-2004 a causé 300 000 morts et le déplacement de plus d’un million de personnes.

« Les choses se sont compliquées, nous n’avons plus à faire à une simple opposition entre d’un côté le gouvernement et les djindjawids et de l’autre les rebelles darfouriens », résume Jérôme Larché, responsable de la mission « Soudan » de Médecins du monde.

Le Mouvement de libération du Soudan (SLM), l’un des deux groupes armés qui ont lancé début 2003 l’offensive contre le pouvoir central, a explosé en deux factions, accroissant sur le terrain la mobilisation des troupes et la multiplication des accrochages.

Au terme de nombreuses médiations, le SLM est arrivé uni aux négociations entamées en fin novembre avec le gouvernement. Mais « la division du SLM est profonde, car les deux groupes ethniques qu’elle oppose, les Four et les Zaghawa, n’ont pas d’intérêts communs », souligne Marc Lavergne, géographe au CNRS. Par ailleurs, un troisième groupe rebelle, le MNRD, apparu en cours de conflit et sans doute en partie instrumentalisé par le Tchad, mène lui aussi des actions militaires.

Autre source d’inquiétude, la présence de groupes armés tchadiens opposés au président Déby qui, depuis quelque temps, redoublent d’activité à la frontière entre les deux pays, avec le risque souligné par l’ONU de voir « les liens ethniques transfrontaliers conduire à une internationalisation du conflit ».

À ces mouvements rebelles, s’ajoute la multiplication des actes de banditisme. Quant à la guerre menée par le gouvernement soudanais et les milices djindjawids pour nettoyer la région des civils sédentaires, elle n’a plus le caractère massif qu’elle a eu en 2003-2004, mais elle continue. Groupes de djindjawids qui rôdent autour des camps de réfugiés, offensives sur des villages isolés, intrusion de militaires dans les camps, viols de femmes par des éléments de l’armée ont repris à une moindre échelle.
Ainsi, le 20 décembre dernier, l’ONU a encore déploré le meurtre de 20 civils et la destruction d’un village par un groupe d’environ 500 djindjawids. Rien que ces dernières semaines, ces violences ont drainé au moins 20 000 nouveaux déplacés sur les routes.

Ce regain de violence ne semble inquiéter personne.

Il est loin l’été 2004, quand l’administration américaine, en pleine campagne électorale, brandissait à la face du monde le terme « génocide » et quand le Conseil de sécurité multipliait les résolutions et les menaces de sanctions contre le gouvernement soudanais.

Comme l’a noté un journaliste du Weekly Standard, lors de son voyage début novembre au Soudan, Robert Zoellick, vice-secrétaire d’État américain, a préféré qualifier le conflit de « guerre tribale ».
La version utilisée dès le départ par Khartoum pour camoufler ses responsabilités.
L’impossibilité de se rendre au Darfour faite à la Cour pénale internationale, pourtant dotée pour la première fois de son histoire d’un mandat émanant d’une résolution du Conseil de sécurité, n’a suscité que de vagues protestations verbales. Les pays occidentaux semblent se satisfaire de laisser la mission de l’Union africaine gérer la situation sur le terrain.

Mais avec un peu moins de 7 000 hommes pour un territoire grand comme la France, au lieu des 13 000 prévus, celle-ci, devenue à son tour en octobre cible d’attaques, peine à avoir une présence efficace. Non seulement elle manque de fonds, mais Khartoum multiplie les obstacles.

Après avoir imposé un test antisida à tous les soldats de l’UA, le gouvernement soudanais a empêché pendant des mois la livraison de véhicules blindés, finalement survenue mi-novembre. L’avenir est aussi un sujet d’inquiétude. Mi-décembre, l’UA a lancé un cri d’alarme signalant que malgré les dons déjà effectués, elle n’avait pas assez de fonds pour continuer sa mission au-delà du moi de mars.

Ce qui n’a pas empêché le Congrès américain de refuser d’allouer les 50 millions de dollars demandés pour l’UA par l’administration Bush. Si elle était confirmée, la tenue en fin janvier à Khartoum du prochain sommet de l’UA, et la possible attribution de sa présidence au Soudan, conduisent de plus à mettre en doute la volonté politique de l’organisation.

Khartoum peut donc se frotter les mains. Pour ne pas risquer la déstabilisation du pays, et permettre l’application des accords signés l’année dernière, après près de vingt ans de guerre, entre le gouvernement et les rebelles du Sud Soudan, la communauté internationale semble avoir abandonné les populations du Darfour.

Le rôle central des plus hautes autorités du pays dans la campagne de nettoyage ethnique menée dans la région est encore récemment détaillé dans un rapport de l’organisation Human Rights Watch, mais cela n’y change rien. Preuve de cette volonté de ménager le régime, la liste de 50 responsables d’exactions, dans laquelle doivent figurer des membres du gouvernement, n’a jamais été rendue publique. Et personne ne semble vouloir qu’elle le soit.