Darfour: Khartoum promet la paix sans rien faire pour

Par Christophe Ayad

Libération, 22 Septembre 2005

Des négociations ont repris la semaine dernière à Abuja, au Nigeria, entre le pouvoir central et la rébellion qui commence à se morceler.

La paix au Darfour d'ici à la fin de l'année ? C'est l'objectif du nouveau gouvernement d'union nationale, le premier de l'histoire du Soudan, qui doit prêter serment jeudi. Des pourparlers ont repris la semaine dernière à Abuja, au Nigeria, sous l'égide de l'Union africaine.

Après deux ans et demi de guerre civile entre Arabes (au pouvoir) et tribus africaines, le conflit dans l'immense province occidentale du Soudan est arrivé à une sorte de statu quo. Le pouvoir central, allié aux tribus arabes locales dont les milices Jenjawids ont combattu aux côtés de l'armée, contrôle les grandes villes et les grands axes. Ses avions lui assurent une supériorité militaire. Mais Khartoum ne peut plus lancer d'offensive majeure comme en décembre-janvier derniers, à cause de la pression internationale et de la présence des observateurs militaires de l'Union africaine.

- Bastion assiégé :

Après ses succès initiaux, la guérilla a été très affaiblie par les contre-offensives gouvernementales. Son bastion du djebel Marra est assiégé et attaqué quotidiennement. Plus inquiétant, la guérilla, au départ divisée en deux grands groupes, se morcelle : si le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), contrôlé par des proches de l'opposant islamiste Hassan al-Tourabi, reste relativement structuré, le Mouvement de libération du Soudan (MLS) est de plus en plus tiraillé entre ses composantes four et zaghawa, les deux grandes tribus africaines qui le composent... Khartoum attise les dissidences en sous-main.
Résultat : les chefs locaux sont de plus en plus tentés par le banditisme et n'obéissent plus à la direction politique. En pleines négociations, une faction du MLS a ainsi attaqué et pris la ville de Cheiria, affirmant avoir tué 80 soldats.

Malgré ces dissensions internes, la population reste largement favorable à la guérilla. De 180 000 à 300 000 personnes ont été tuées en deux ans et demi ; plus de 2 millions d'autres ont été déplacées, soit un sur trois ; 200 000 réfugiés ont fui au Tchad voisin. La quasi-totalité des victimes de cette guerre de purification ethnique sont africaines.

Intellectuel respecté au sein de la communauté four et proche de la guérilla, Osman Abdallah (1) accuse l'Etat d'avoir mené «une politique organisée pour chasser les tribus africaines de leurs terres et du pouvoir local». Cela ne date pas de la guerre : «A partir de 1992, les Africains ont été exclus des emplois dans la fonction publique, la police, la justice, l'armée... Ici, tout le monde se sent marginalisé. Quand on va à Khartoum [la capitale], on dit "je vais au Soudan".»

- Appât du gain :

Le recrutement de la guérilla reflète bien cet éloignement. «La rébellion a beaucoup enrôlé de jeunes diplômés qui ne trouvent aucun débouché dans l'Etat. Ils n'ont jamais mis les pieds à Khartoum, mais ont accès à la radio ondes courtes et à la télévision par satellite. Pour eux, la capitale, c'est aussi loin que Dubaï ou Nouakchott.»

Face à une armée démotivée et mal entraînée, ce recrutement de diplômés, disciplinés et bien formés, a valu à la guérilla des succès initiaux. «Quand la guerre a éclaté, en février 2003, la rébellion a saisi beaucoup d'armes, de munitions et de véhicules. La réaction du pouvoir a été terrible. Khartoum a préféré recourir aux milices arabes, les Jenjawids.» Dans ce conflit, l'appât du gain est très fort : «Les tribus arabes en ont profité pour s'approprier des terres. Les Arabes ont été manipulés par leurs politiciens : on leur a dit qu'ils pouvaient tuer, razzier, violer, en toute impunité.»

De politique et territorial, le conflit a pris une tournure de plus en plus ethnique. «Si la guerre se poursuit, les jeunes, qui auront grandi dans les camps de déplacés où la vie est très misérable, vont finir par rejoindre la rébellion», met en garde Osman Abdallah.

Ces derniers mois, le gouvernement est tiraillé entre deux attitudes contradictoires. D'un côté, il voudrait démanteler les camps, possible vivier de la guérilla et point d'ancrage de la communauté internationale, qui a profité de l'urgence humanitaire pour intervenir au Darfour. Et de l'autre il est devenu l'otage des tribus arabes qui se sont approprié les terres des déplacés.

Pour Osman Abdallah, la solution passe par un changement d'attitude radical du pouvoir central, qui «s'est toujours conduit comme un mercenaire vis-à-vis de sa propre population» : «C'est une logique de colonisation intérieure. Nous voulons passer d'une soumission totale à la marginalisation. Ce serait déjà bien.»


(1) Pour le protéger, le nom a été modifié