Visite très encadrée chez des gouverneurs soudanais sûrs de leur bon droit

Al Fasher, Nyala (ouest Du Soudan), De Notre Envoyé Spécial, Jean-pierre Tuquoi)

Le Monde, 02 Octobre 2003

« La communauté internationale exagère l'importance des rebelles [au Darfour] et leur prête plus d'influence qu'ils n'en ont. Ils sont moins de 10 000. La paix s'impose peu à peu et les personnes déplacées regagnent leurs villages. Les autorités respectent les droits de l'homme. Tout le monde est égal devant la loi. Il n'y a ni purification ethnique ni génocide au Darfour."

Osman Mohammed Kibir n'est pas du genre à afficher des états d'âme. Gouverneur de l'immense province du Darfour nord, ce général a été envoyé à Al-Fasher, il y a près de deux ans, pour reprendre la situation en main après une audacieuse opération qui avait permis, en avril 2003, aux rebelles de l'Armée de libération du Soudan (ALS) de prendre brièvement le contrôle de la capitale de la région.

Depuis, l'ordre règne à Al-Fasher et le gouverneur, en recevant, fin septembre, une poignée de journalistes étrangers, fait montre d'une assurance qu'aucune question ne peut entamer. Enfoncé dans un large fauteuil, des bouquets de fleurs artificielles posés devant lui, le général répond tranquillement aux représentants du "premier pouvoir dans le monde".

La sécurité dans la province ? "Malgré des vols de bétail et de voitures, et la présence de quelques "coupeurs de route"", elle est globalement assurée depuis la signature d'un cessez-le-feu [en avril 2004]. Mais les dissensions entre les deux mouvements rebelles nous créent quelques problèmes." Le sort des quelque 2 millions de déplacés sur une population évaluée à 6 millions comptabilisés par les organisations non gouvernementales au Darfour ? "Ils ont commencé à retourner chez eux."

Les liens entre les militaires soudanais et les "janjawids", ces miliciens coupables d'exactions contre les populations civiles ? "Les janjawids sont des brigands qui écument la région depuis toujours. L'armée n'a jamais été à leurs côtés ; elle les combat."

Le général gouverneur a sa grille de lecture des événements du Darfour. Là où la communauté internationale dénonce une politique programmée d'élimination de tribus "africaines" du sud et du centre du Darfour par des tribus "arabes" soutenues par le régime, le représentant de Khartoum voit une querelle banale entre nomades et sédentaires, qui a éclaté en 2000 avant de dégénérer.

La création de l'ALS n'aurait été, selon le gouverneur, qu'un instrument pour attirer l'attention des médias étrangers, politiser le conflit et en faire porter la responsabilité au régime. Et pour les journalistes qui n'auraient pas bien compris la leçon, le gouverneur a prévu un dossier de presse exhaustif. Il y est longuement question des "efforts du gouvernement pour une solution pacifique" , mais guère des exactions commises par les troupes gouvernementales et leurs alliés.

- Vaines promesses :

Dans ce Soudan où le pouvoir en place depuis seize ans restreint les déplacements des médias, M. Kibir avait promis aux journalistes qu'ils pourraient travailler librement à Al-Fasher, que les portes de l'un des trois camps de déplacés leur seraient ouvertes, bref, qu'ils pourraient "toucher de près la réalité". De fait, le programme officiel parlait d'une "visite" à Al-Fasher.

Ce n'étaient que vaines promesses. La visite du campement de toiles et de ses 50 000 déplacés s'est résumée en fait à une traversée rapide des lieux sous bonne escorte. Et les "discussions" à un entretien dépourvu d'intérêt avec le directeur des lieux.

Quant à rencontrer des représentants d'ONG, cela s'est vite révélé impossible : la "visite" du camp avait été opportunément reprogrammée un vendredi, jour de repos hebdomadaire au Soudan.

Aurait-on davantage de chances à quelques centaines de kilomètres de là, à Niyala, la capitale de la province du Darfour sud ? Pas davantage. Niyala est pourtant la "vitrine" de la crise humanitaire qui sévit au Darfour. Près de 250 000 personnes, dont une majorité de femmes et d'enfants, s'y entassent dans des camps de réfugiés, selon les autorités.

De Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, à Colin Powell, l'ancien secrétaire d'Etat américain, aucune personnalité étrangère en visite au Darfour ne peut faire l'économie d'une visite de quelques heures à Nyala. Les Nations unies y ont déployé toutes leurs agences, douze au total.
Les ONG ne sont pas en reste. Quarante d'entre elles ont pignon sur rue dans la zone (sans compter une dizaine d'ONG soudanaises). Une concentration jamais vue de mémoire de travailleur humanitaire. "Avec une personne déplacée pour trois habitants le Darfour est une crise humanitaire sans équivalent", commente, plus tard, à Khartoum, la chef de mission d'une ONG.

Ce n'est pas la vision du gouverneur de la province du Darfour sud. Sur le même mode que son homologue d'Al-Fasher, Ata Al-Manan préfère mettre l'accent sur "l'amorce de retour des réfugiés" que contestent les organisations humanitaires sur place et sur "l'amélioration de la situation sur le terrain militaire du fait de la réconciliation entre tribus".

Le gouverneur Al-Manan est conscient que des crimes ont été commis au Darfour. Il a entendu parler "par la presse" de l'existence d'une liste de 51 personnes, dont une majorité de responsables du régime, susceptibles d'être poursuivies devant la Cour pénale internationale (CPI). Mais il dit tout ignorer des noms qui y figurent. Lui-même ne sait pas s'il est l'un des 51 suspects... ce qui, vérification faite, n'est pas le cas.

"Si j'en fais partie, j'irai me présenter devant la justice soudanaise. Elle est capable de traiter ces questions. Pas besoin d'aller devant une cour étrangère", conclut le gouverneur. La "visite" au Darfour était terminée avant même d'avoir commencé.