La diplomatie à l'épreuve du regain de violences au Darfour

Jean-pierre Tuquoi

Le Monde, 03 Octobre 2005

La violence qui sévit au Darfour est en train de gagner le Tchad, pays voisin de la vaste province de l'ouest soudanais. Le 26 septembre, une attaque contre le village tchadien de Madayoun a fait 75 victimes, pour l'essentiel des civils, selon le dernier bilan publié vendredi 30 septembre.

Les témoignages recueillis sur place et les déclarations du président tchadien, Idriss Déby, laissent peu de doute sur l'identité des agresseurs. Ce sont des janjawids, des miliciens soudanais à la solde de l'armée soudanaise. Jusqu'à présent, les autorités de Khartoum sont restées silencieuses face aux accusations de N'Djamena.

En revanche, les réactions sont nombreuses dans la communauté internationale, d'autant qu'une autre attaque, qualifiée de "sans précédent" par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), a eu lieu, mercredi 28 septembre, contre un camp du nord-ouest du Darfour. Trente-quatre personnes auraient été tuées.

Qu'elle vienne du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, de l'Union africaine (UA) ou de l'Union européenne (UE), la condamnation des violences est assortie d'une recommandation : faire en sorte, malgré tout, que se poursuivent les pourparlers de paix, qui ont repris à la mi-septembre à Abuja, au Nigeria, entre les mouvements rebelles du Darfour et les autorités soudanaises.

Les organisations internationales ont également évité jusqu'ici de mettre en cause nommément les janjawids. "Une enquête est en cours", a déclaré un porte-parole de l'UA.
Les janjawids renvoient à l'histoire mouvementée du Darfour, une province dépourvue de richesses et laissé en déshérence par Khartoum, où cohabitent des éleveurs et des nomades (6 millions de personnes au total). Tous sont musulmans, mais certaines tribus sont "arabes" et d'autres, qui se prolongent au Tchad, "africaines". Celles-ci réunissent plutôt des cultivateurs ; celles-là des nomades.

Depuis les grandes famines des années 1980, synonyme de raréfaction des ressources, les affrontements entre "Arabes" et "Africains" sont récurrents. Des guerres locales ont même eu lieu, mais dans l'indifférence de la communauté internationale.

- Autonomie réelle :

La situation a changé en 2001 lorsque, à la suite d'incidents impunis, les tribus "africaines" ont été convaincues que les tribus "arabes" et les milices janjawids qui en sont issues pratiquaient une politique de "nettoyage ethnique" avec l'appui des forces armées de Khartoum. D'où, à partir de 2003, la création de deux mouvements de résistance, le Front de libération du Darfour dirigé par un avocat, Mohamed Nour, et le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE) du docteur Ibrahim Khalil. Et une escalade de la violence qui aurait fait, selon des sources très contradictoires, entre 30 000 et 400 000 morts. L'ONU parle de 180 000 victimes, non compris les deux millions de réfugiés entassés dans des camps pris en charge par les agences de l'ONU.
Les deux mouvements ne réclament pas l'indépendance du Darfour, mais la fin de la marginalisation économique de la région, séparée entre trois provinces, et une autonomie réelle. C'est l'objet principal des négociations qui se déroulent depuis des mois sous l'égide de l'Union africaine, mais sans avoir jusqu'ici véritablement progressé.

L'implication de la communauté internationale plusieurs milliers de soldats de l'ONU et de l'UA sont sur place et des Américains dans un conflit qui menace de déstabiliser aujourd'hui le Tchad est la meilleure chance de parvenir à une paix véritable.

Un autre facteur encourageant est la nouvelle donne politique qui prévaut à Khartoum. La fin de la guerre civile dans le sud du Soudan après vingt et un ans de conflit a débouché fin septembre sur la création d'un gouvernement d'union nationale qui ne peut être indifférent à la dégradation de la situation au Darfour.

Soucieux de ne plus être considéré comme un paria par la communauté internationale, Khartoum a d'autant plus intérêt à négocier une solution au Darfour que, sur les marches orientales du Soudan, un autre foyer de dissidence existe soutenu cette fois par l'Erythrée, le pays frontalier.

La principale menace que font peser les rebelles est d'interrompre les exportations de pétrole de Port-Soudan, la principale source de devises du pays. Une seconde raffinerie doit être construite et permettre, d'ici à trois ans, un doublement des exportations de pétrole brut (300 000 barils/jour aujourd'hui). Il est donc vital pour Khartoum de ne pas perdre le contrôle de la zone. Selon certaines sources, le régime soudanais a déployé dans cette région trois fois plus de troupes qu'au Darfour.


" Il faut impérativement résoudre le conflit -au Darfour- dans un délai raisonnable, sinon il faut craindre que cette guerre ne devienne comme celle des Grands Lacs. Elle pourrait déborder et mettre à mal la stabilité de toute la sous-région" , estime le président tchadien, Idriss Déby, dans l'édition de samedi 1er octobre du Figaro .
"Ce conflit a déjà eu des répercussions pour nous, comme pour tous les pays voisins. Nous avons été les premiers, avant que la communauté internationale et l'Union africaine se réveillent, à nous inquiéter de cette guerre. Nous l'avons longtemps gérée seuls, avec l'aide de la France. C'est un sujet très sensible pour nous. En plus des morts, [nous] devons supporter 250 000 réfugiés", ajoute le chef de l'Etat tchadien, qui séjourne actuellement en France.