Un pas vers la paix, dix pas vers le désastre

Hoda Saliby

Courrier International, 22 Novembre 2005

Sous l'impulsion des Nations unies, de l'administration américaine et de l'Union africaine, les autorités soudanaises et les groupes rebelles du Darfour sont engagés dans un processus de paix. Une embellie diplomatique qui fait apparemment long feu.

La réunion organisée samedi 19 novembre entre les deux factions rivales du principal groupe rebelle du Darfour (une région de l'ouest du Soudan), le Mouvement de libération du Soudan (SLM), n'a pas abouti à la réconciliation souhaitée par l'administration américaine ainsi que par l'Union africaine (UA). Cette rencontre, qui a eu lieu à El-Facher (capitale du Darfour du Nord), s'est d'ailleurs déroulée en présence du représentant de l'UA au Soudan et de l'adjointe de la secrétaire d'Etat américaine chargé des Affaires africaines, Jendayi Frazer, actuellement en visite au Soudan. « Les dissensions internes au sein du SLM risquent en effet de compromettre la reprise des pourparlers de paix entre les groupes rebelles et le gouvernement de Khartoum », rapporte Asharq Al-Awsat.

Le SLM est menacé d'éclatement après l'élection le 3 novembre au poste de président du mouvement, du chef de sa branche armée, Mani Arko Minawi, considéré comme tenant d'une ligne dure. Son élection a immédiatement été récusée par les partisans du président fondateur Abdel Wahid Mohamed Nour. "Cette lutte de pouvoir assombrit les perspectives de succès des négociations de paix d'Abuja (Nigeria). D'ailleurs, la septième session de ces pourparlers, qui devait s'ouvrir lundi 21 novembre, a été reportée de quelques jours", poursuit le quotidien saoudien édité à Londres.

Selon le porte-parole de l'UA, Nureddin Mezni, ce report a été décidé "pour des raisons logistiques". Un autre groupe rebelle, le Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM), est lui aussi partie prenante des négociations d'Abuja, précise Asharq Al-Awsat.

" Le SLM et le JEM sont entrés en rébellion en février 2003 contre le gouvernement central et les janjawid, milices arabes alliées aux autorités de Khartoum. Les groupes rebelles du Darfour appartiennent à des ethnies noires et revendiquent un meilleur partage des richesses et une plus grande autonomie politique. Selon les Nations unies, ce conflit a déjà causé au moins 200 000 morts et chassé de leurs villages plus de 2 millions de personnes", rappelle de son côté The Washington Post. Cependant, si le SLM n'arrive pas à s'unir pour présenter un front commun, les divisions au sein des groupes rebelles pourraient aboutir à une multiplication des groupes armés, ce qui rendrait impossible toute solution politique au Darfour. D'ailleurs, "les Nations unies ainsi que l'administration américaine, qui avaient au départ imputé la responsabilité de l'effusion du sang au gouvernement soudanais et aux janjawid, font actuellement le constat d'une situation chaotique largement due aux violences déclenchées par les factions rebelles".

Pour illustrer son propos, le quotidien américain rappelle l'enlèvement, début octobre, de 38 membres de la mission de maintien de la paix au Darfour, mise en place il y a un an sous les auspices de l'Union africaine. Les otages ont finalement été libérés, mais l'UA a accusé un groupe dissident du JEM d'être à l'origine de l'enlèvement. A la même période, deux soldats nigérians ont été tués dans une embuscade contre une unité de la force africaine, poursuit le journal. "Sur le terrain, les soldats de la force de maintien de la paix attendent toujours afin d'être équipés de gilets pare-balles et ils manquent d'hélicoptères pour aller vérifier les informations concernant le déroulement des combats dans la région."

Le même état des lieux est dressé par The Christian Science Monitor, qui regrette "la décision prise début novembre par une commission de la Chambre des représentants [américaine] de supprimer une aide de 50 millions de dollars [42 millions d'euros] destinée aux forces de l'Union africaine". Les forces de maintien de la paix au Darfour déployées par l'UA comptent actuellement à peine 5 000 soldats, bien loin des 12 500 prévus au départ. Des soldats pris entre deux feux, car aussi bien le gouvernement que les rebelles se permettent régulièrement de violer le cessez-le-feu qu'ils ont signé, poursuit le journal.
" Les troupes de maintien de la paix sont en train de perdre le contrôle parce qu'elles ne possèdent pas les équipements nécessaires et que leurs effectifs restent insuffisants.

Par ailleurs, elles sont prises elles-mêmes pour cible." Ainsi, poursuit le quotidien américain, après avoir connu une légère amélioration durant l'été dernier, la situation au Darfour se dégrade à nouveau, le nombre des déplacés est en augmentation et l'aide alimentaire est détournée par les rebelles.

"Quand des donateurs comme les Etats-Unis ne respectent pas leurs engagements à soutenir les forces de l'UA, les groupes humanitaires se découragent et se voient obligés d'abandonner leur travail pour des raisons de sécurité."