LE CANADA ET LE PROBLEME DE LA PROTECTION DES CIVILS AU DARFOUR

Jean Bériault,chroniqueur De Politique étrangère

Radio Canada, 25 Mai 2005


Cela fera bientôt un an que le Conseil de Sécurité de l'ONU a signifié clairement, dans une résolution, qu'il était prêt à agir pour mettre fin à la crise au Darfour et pour protéger les civils touchés par le conflit. Ce conflit qui oppose rebelles et milices pro-gouvernementales, a fait depuis début 2003 entre 180.000 et 300.000 morts, selon les estimations, et provoqué le déplacement de plus de deux millions de personnes.

Encore au mois de mars, Jan Egeland, Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l'ONU, appelait au renforcement "urgent" des troupes de l'Union africaine au Darfour. Le mot "urgent" revient d'ailleurs souvent dans ce dossier mais les actions entreprises ne semblent certainement pas marquées par l'urgence. L'Union Africaine ne dispose toujours que d'une force de paix d'environ 2.200 hommes alors que l'émissaire spécial de l'ONU dans le pays, Jan Pronk, a fait savoir qu'une force composée de 12.000 membres était nécessaire dans ce territoire grand comme la France. Plus tôt, cette année, le général canadien Roméo Dallaire évoquait le chiffre de 44.000 hommes. On n'est pas sur le point d'atteindre ce nombre prochainement puisque qu'il est au mieux question de 7.600 hommes de l'Union Africaine en août ou septembre 2005.


Qu'en est-il maintenant de l'action de cette force de l'UA sur le terrain? La force est actuellement chargée de surveiller l'application d'un cessez-le-feu signé il y a un peu plus d'un an, mais ses pouvoirs sont limités pour protéger les civils si ces derniers sont attaqués. Comme le souligne un rapport récent de l' International Crisis Group, (ICG) le mandat même de la force de l'UA n'est pas axé sur la protection des civils mais sur l'observation de la situation. Le mandat de la force vise à veiller au respect du cessez-le-feu au Darfour et "dans les limites de sa capacité" à protéger la population civile. Selon plusieurs observateurs, dont le International Crisis Group, la première tâche devrait plutôt être de neutraliser les milices, ce qui est loin d'être fait comme l'a encore souligné plus tôt ce mois-ci, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, dans son plus récent rapport sur la situation. On peut y lire que "la violence n'a pas cessé" et si "les personnes déplacées retournaient dans leurs foyers, il y a tout lieu de penser qu'elle seraient victimes de nouvelles attaques". La Haut Commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme, la Canadienne Louise Arbour, a bien résumé la situation lorsqu'elle a dit au mois de mars que la réponse de la communauté internationale était "très en retrait" par rapport à la responsabilité collective envers les plus vulnérables.

Face à cette situation, des initiatives sont en préparation. Ainsi, le 12 mai dernier, le premier ministre Paul Martin a annoncé que le Canada engagerait "initialement jusqu'à 100 hommes" pour apporter un soutien technique et stratégique aux forces de l'Union africaine. Il se disait par ailleurs dit prêt à augmenter ce contingent si les militaires canadiens le jugaient insuffisant. En réponse au projet canadien, l'ambassadrice du Soudan au Canada, Faiza Hassan Taha, a indiqué que son pays n'autoriserait pas les troupes de maintien de la paix occidentales à stationner au Darfour. Mme Taha a également critiqué Ottawa pour avoir annoncé ce projet sans consultations préalables avec Khartoum. Finalement, le Canada a fait savoir qu'il respecterait la volonté du gouvernement soudanais et n'enverrait pas de troupes au Darfour. C'est la politique en vigueur. "Il n'y aura pas de troupes non africaines" au Darfour, a insisté à plusieurs reprises le président de l'UA, Alpha Oumar Konaré.

Par ailleurs, la semaine dernière, l'Union africaine a demandé à l'Otan d'aider ses troupes au Darfour notamment en matière de transport, spécifiant toutefois que l'Alliance atlantique n'avait pas sa place sur le terrain. Le secrétaire général de l'Otan, Jaap de Hoop Scheffer, a précisé, de son côté, que l'Otan ne commettrait pas d'ingérence au Darfour. L'UA a réclamé le soutien logistique de l'Otan, ainsi que de l'UE, pour sa mission au Darfour, une demande qui porte sur le transport de troupes, l'hébergement des soldats, la formation, les moyens de communication, ainsi que sur la fourniture d'équipements. Les responsables militaires de l'Otan examinent maintenant comment l'Alliance atlantique pourra concrètement venir en aide à la mission de maintien de la paix de l'Union africaine. Le Canada participera d'ailleurs cette semaine à une conférence à Addis-Abeba convoquée par l'UA afin d’étudier les meilleurs moyens de répondre à l’appel de l’Union pour lui permettre d’accroître ses effectifs militaires et policiers africains.

Entretemps, certains se demandent ce qui est advenu de la "responsabilité de protéger" dont on a fait récemment grand cas dans le projet de réforme de l'ONU. C'est le cas du général canadien Lewis MacKenzie, qui a pris sa retraite de l'armée canadienne en 1992 après avoir servi comme chef d'état-major de la Force de protection des Nations Unies en Yougoslavie. Lewis MacKenzie s'en prend d'abord au général Dallaire qui, ces derniers jours, a avalisé l'argument selon lequel il serait désastreux pour l'OTAN d'intervenir au Soudan sans l'autorisation du gouvernement soudanais. Ce dernier est d'ailleurs qualifié de "cruel, obstiné, et toujours imperméable aux pressions internationales" par l'Institut International d'Etudes Stratégiques dans un rapport qui vient tout juste d'être publié. Le général MacKenzie se demande ainsi comment Roméo Dallaire, devenu aujourd'hui sénateur, peut réconcilier une telle idée avec ses opinions antérieures bien connues sur la faillite de l'Occident au Rwanda. Lewis MacKenzie estime que l'Occident aurait pu arrêter le génocide au Rwanda et qu'il peut aujourd'hui intervenir pour sauver les civils au Darfour. Selon lui, la solution passe par l'intervention de soldats professionnels qui n'hésiteront pas à mettre hors d'état de nuire les membres des milices et les rebelles lorsqu'ils s'en prennent aux innocents, aux vieillards, aux femmes et aux enfants. C'est pourquoi, il appuie le député indépendant David Kilgour qui réclame l'envoi de soldats canadiens au Darfour pour protéger les civils.