Washington veut accélérer le déploiement d'une force de l'ONU au Darfour

Philippe Bolopion

Le Monde, 11 Mai 2006

La secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a exhorté, mardi 9 mai, le Conseil de sécurité de l'ONU à adopter une résolution destinée à réagir au "génocide" en cours, selon l'administration américaine, au Darfour. M me Rice a plaidé pour accélérer le déploiement d'une force de maintien de la paix de l'ONU, dans le sillage d'un fragile accord de paix. "Si les principes fondateurs des Nations unies sont plus qu'un simple rêve (...) , alors le Conseil de sécurité doit agir" , a-t-elle déclaré au cours d'une séance solennelle, à laquelle participaient neuf autres ministres des affaires étrangères.

Selon les estimations américaines, les exactions ont fait au Darfour près de 200 000 morts (entre les morts directs du conflit, la famine et les maladies) et plus de 2 millions de réfugiés. "J'ai visité le Darfour, j'ai vu des souffrances indicibles" , a aussi affirmé Condoleezza Rice, évoquant un "long cauchemar" . Ses propos faisaient écho à ceux du président Bush, la veille, à la Maison Blanche , qui promettait d' "appeler le génocide par le nom qu'il mérite" et de "défendre les innocents jusqu'à ce que la paix du Darfour soit assurée" . George Bush a aussi dénoncé les janjawids , des milices armées par le gouvernement soudanais qui ont "assassiné des hommes, violé des femmes et battu des enfants à mort" dans les tribus soupçonnées de défendre les rebelles.

- Aide logistique

Le président américain, dont l'initiative intervient après un regain de mobilisation aux Etats-Unis, a par ailleurs annoncé l'envoi à Port Soudan de 5 navires chargés de nourriture et a demandé au Congrès d'autoriser une aide d'urgence de 225 millions de dollars (près de 190 millions d'euros), qui devrait, selon lui, permettre au Programme alimentaire mondial (PAM) de restaurer les rations alimentaires qu'il a dû diviser par deux, faute de fonds. "J'appelle toutes les nations à faire leur part pour aider le PAM" , a déclaré mardi Condoleezza Rice.

"Sans aide immédiate (...) , des centaines de milliers de personnes mourront" a pour sa part prévenu Kofi Annan. Le secrétaire général de l'ONU a lui-même reversé aux fonds des Nations unies pour le Darfour un prix de 500 000 dollars qu'il avait reçu pour récompenser ses efforts en faveur de l'environnement, et qu'il comptait initialement conserver pour créer une fondation - une décision qui lui avait valu des critiques.

La rencontre au Conseil de sécurité avait été organisée, à l'initiative du président américain George Bush, quatre jours après la difficile signature d'un accord de paix entre le gouvernement soudanais et une partie des rebelles, à Abuja, au Nigeria. La délégation américaine avait fait circuler, lundi, un projet de résolution destiné à accélérer le déploiement d'une force onusienne, qui absorberait une partie des 7 000 hommes de l'Union africaine (UA), dont les efforts n'ont pas permis de mettre un terme aux exactions.
En attendant la nouvelle force, le texte américain propose d'étendre au Darfour le mandat des 7 000 casques bleus déjà déployés pour mettre en oeuvre l'accord de paix nord-sud, conclu après 22 ans de guerre civile.

Le projet presse le gouvernement soudanais d'accepter la venue de missions exploratoires de l'UA, l'ONU et l'OTAN, qui pourrait apporter une aide logistique. L'ONU s'est pour l'instant refusée à évaluer les effectifs de la nouvelle mission mais, selon des sources diplomatiques, elle devrait comprendre de 14 000 à 20 000 hommes, ce qui ferait du Soudan la plus importante mission de maintien de la paix de l'ONU.

L'initiative américaine semblait, mardi, bénéficier d'un assez large soutien au Conseil de sécurité, et les pressions se multipliaient sur Khartoum pour accepter officiellement le passage de relais de l'Union africaine à l'ONU.
Le chef de la diplomatie soudanaise, Lam Akol, a toutefois estimé, mardi soir, que l'envoi de troupes onusiennes au Darfour était une question "dépassée" après la signature d'un accord de paix à Abuja, tout en s'affirmant "prêt à dialoguer (...) si l'ONU veut jouer un rôle autre" qu'humanitaire.