Espoir au Darfour

Editorial

Le Monde, 09 Mai 2006

Il est trop tôt pour dire si l'accord de paix partiel sur le Darfour, signé le 5 mai à Abuja (Nigeria), ramènera un semblant de calme dans cette vaste région négligée de l'Ouest soudanais ravagée depuis 2003 par l'un des conflits les plus violents de la planète, avec ses 180 000 morts et ses 2 millions de personnes déplacées.

Le texte n'a été paraphé que par les représentants de l'une des trois tendances rebelles qui réclament une meilleure répartition des richesses et luttent contre le nettoyage ethnique pratiqué par les milices arabes soutenues par le pouvoir de Khartoum. Il risque donc d'avoir un impact limité sur le terrain. D'autant que les milices janjawids en cause, non représentées aux négociations d'Abuja, ne se sentiront pas nécessairement liées par la signature du gouvernement soudanais.

Il reste que la conclusion de l'accord, au terme d'un marathon de cinq jours mené par le secrétaire d'Etat adjoint américain Robert Zoellick, là où vingt mois de négociations sous l'égide de l'Union africaine (UA) n'avaient mené à rien, témoigne d'un succès, même relatif, du volontarisme américain pour le Darfour.

Les Américains, embourbés en Irak et qui ont qualifié la situation au Darfour de "génocide" , ne peuvent pas se permettre d'être tenus pour responsables d'un nouveau scandale humanitaire. Les 15 000 marcheurs de la manifestation "Sauver le Darfour" à Washington, le 30 avril, la mobilisation hétéroclite de certains pans de la société américaine contre un "nouveau Rwanda" obligeaient l'administration Bush à obtenir rapidement un résultat affichable.

Après des mois d'atermoiements sans doute liés à la volonté de Washington de préserver le Soudan, partenaire dans la lutte contre le terrorisme, l'Amérique a montré qu'elle pouvait peser concrètement dans le sens de la paix. La crainte d'une contagion de la violence, concrétisée par les tentatives de déstabilisation du Tchad, où les Etats-Unis possèdent des intérêts pétroliers, a sans doute compté. L'accord d'Abuja a déjà produit un effet positif : Khartoum n'exclut plus le déploiement d'une force de l'ONU pour remplacer les soldats de l'UA impuissants à faire respecter le cessez-le-feu.

Mais la dynamique créée par l'accord pourrait n'être qu'un feu de paille si la communauté internationale le considérait comme une fin en soi. Si les pays riches venaient à oublier que les organisations humanitaires chargées de la survie des Darfouriens et prises en tenaille entre les intimidations de Khartoum et le pillage par les rebelles ont besoin d'un soutien actif. Déjà, le Programme alimentaire mondial s'est vu contraint de réduire de moitié ses rations faute de financement suffisant. Seule une mobilisation de longue haleine peut permettre de transformer l'espoir né à Abuja en perspective de paix concrète pour le Darfour.