La malédiction de l'or noir au Sud-Soudan

Tanguy Berthemet

Le Figaro, 25 Décembre 2009

En 2006, un bourg de deux mille âmes a été rayé des cartes pour laisser la place aux compagnies pétrolières.

Dan Dok ne ressemble pas à grand-chose. Juste un gros village de cahutes sales, à demi caché dans les hautes herbes, au creux d'une route toute droite, l'une des rares de Unity State, l'un des dix États de la région semi-autonome du Sud-Soudan. Les rares voitures que l'on entend passent dans un grand nuage de poussière sans jamais s'arrêter. James Gargang, l'administrateur des lieux, reçoit dans une case de torchis où un vieux linoléum paraît un vague luxe. «Ici, nous n'avons rien, absolument rien. Le peu qu'il y avait avant, de toute façon on l'a perdu», glisse-t-il avec un fatalisme triste.

Car Dan Dok n'existe plus. Le bourg de 2 000 âmes a été rayé des cartes officielles du Sud-Soudan en 2006. Cette année-là, les autorités ont ordonné de force son déplacement d'une dizaine de kilomètres pour laisser le terrain aux compagnies pétrolières. Puis elles l'ont oublié, laissé à sa misère noire. De la manne attendue, les habitants n'ont rien vu ou presque. À l'entrée du nouveau Dan Dok trône une grosse citerne d'eau grisâtre estampillée pompeusement projet de White Nile operating Petroleum Compagny (WNOPC), un consortium dirigé par les Malaisiens qui exploitent les champs voisins. L'antenne pour les téléphones mobiles et un vieux conteneur Maerks, arrivé là on ne sait trop comment et transformé en boutique, sont les deux autres signes de modernité.

«L'eau a été empoisonnée par les pétroliers»

Les promesses mirifiques sont restées lettres mortes. «La compagnie nous avait dit que l'on construirait des écoles, un dispensaire, des routes…», peste John Mayal, un chef traditionnel Nuer, l'ethnie dominante de la région. Les seules vraies nouveautés furent des maladies inconnues, dans un pays qui n'en manquait pourtant pas. «Il y a des enfants malades et le bétail meurt de manière étrange. C'est à cause de l'eau qui a été empoisonnée par les pétroliers. On ne peut pas la boire, ni même faire la cuisine», assure James Gargang.

Longtemps, les accusations ne trouvèrent comme échos que du mépris. En novembre dernier, une étude signée de l'ONG allemande HoffnungsZeichen mettait en évidence la pollution des puits avec des métaux lourds rejetés par le centre de traitement du brut. WNOPC a reconnu du bout des lèvres une certaine responsabilité. Désormais, la compagnie refuse d'évoquer le sujet.

Dans les rues de Dan Dok, les gamins continuent de courir entre les flaques contaminées, les vieux barils rouillés et les inévitables vaches. Dans un coin, Asam, une vieille femme au visage scarifié, trie un paquet de feuilles. La poudre, ajoutée à de l'eau, servira de maigre déjeuner. «On ne mange que ça. Le pétrole ne nous apporté que du malheur. Sans les ONG qui nous aident un peu on serait peut-être déjà tous morts», ressasse Asam.

La mort, Asam l'a souvent croisée au cours des deux décennies de guerre civile qui ont opposé le Nord, musulman, au Sud, majoritairement animiste ou chrétien. L'État de Unity, frontalier du Nord, a été sévèrement touché. Le chemin qui borde Dan Dok était connu comme la route du sang. Alentour, dans les marais, on trouve encore des os humains. Les milices Missirya, une tribu de pasteurs arabes instrumentalisée par le gouvernement de Khartoum, y lançait des raids sanglants. Connus sous le nom de Murahilin, les ancêtres de djandjawid du Darfour, ces soldats de fortune ont fait des milliers de morts. Le mari d'Assam fut l'un deux. Sa fille, Nyagaï, a quant à elle été enlevée une nuit de 2002. Emmenée au Nord, elle sert sans doute au mieux d'épouse, au pire d'esclave. «Les Missirya disent qu'ils faisaient la guerre contre les Nuer pour l'islam et l'unité du Soudan, mais tout ce qu'ils voulaient c'était conserver nos terres et le pétrole», affirme Asam. L'accord de paix global (CPA) signé en 2005 et mettant fin au conflit entre le Nord et le Sud a suscité bien des fantasmes de prospérité. Vite oubliés. «Où est passé l'argent et l'avenir pour lesquels nous nous sommes battus ?»

De l'argent, pourtant, il y en a. Depuis 2005, le gouvernement du Sud-Soudan a reçu 7 milliards de dollars de revenus pétrolier. Selon le CPA, l'argent de l'or noir est partagé en deux entre le nord et le sud du pays. Il n'y a que Juba, «la capitale» du Sud, ville champignon en proie à un capitalisme sauvage qui semble en profiter. Très inégalement. Les gros 4 × 4 des membres du gouvernement semi-autonome croisent une foule de petites gens et les chauffeurs toujours ivres de Boda-Boda, les motos-taxis. «La corruption reste le problème numéro un du pays. Les fonds sont détournés et placés à l'étranger», assure un homme d'affaires local qui préfère rester anonyme.

Les chiffres gardés au secret par Khartoum

La pénombre de son bureau ne parvient pas à cacher l'embarras de Taban Geng Gai, le gouverneur de l'État de Unity. «Nous combattons la corruption activement, lance-t-il péremptoire. Le problème est le manque de moyens.» Et de pointer du doigt le peu d'aide apportée, selon lui, par les pétroliers : «Dans mon État, les compagnies chinoises qui exploitent 60 % du brut ne nous donnent rien. Leurs représentants ne sont même pas venus une fois me voir.» Les sociétés chinoises préfèrent traiter directement avec Khartoum, le grand responsable de la misère du Sud aux yeux du gouverneur. «Khartoum affirme donner 50 % de l'argent du pétrole ! Mais 50 % de quoi ? Khartoum garde au secret les chiffres réels d'exploitation», s'agace, non sans raison, Taban Geng Gai. Selon un rapport de l'ONG, Global Witness, la différence entre le nombre de barils officiellement produits et la réalité serait de 10 à 18 %.

Ces détails, James Gargan et les siens ne s'en occupent plus. Ils n'accordent leur confiance ni à l'accord de paix ni au gouvernement du Nord. Ils n'attendent plus qu'une chose : l'indépendance. En 2011, un référendum doit leur offrir cette possibilité. «C'est la seule solution pour enfin avoir un peu d'argent de notre pétrole. Si Khartoum s'y oppose, alors nous reprendrons nos armes.»