Célébrités et étudiants américains s'engagent contre le "génocide"

Par Corine Lesnes

Le Monde, 07 Mai 2006

Soixante-cinq mille personnes ont déjà joué au jeu vidéo sur le conflit soudanais appelé "Darfur is dying" ("le Darfour se meurt"). Le jeu a été lancé dimanche 30 avril à Washington, en marge de la manifestation "Sauver le Darfour", qui a rassemblé 15 000 personnes sur le Mall - la grande pelouse de la capitale -, dont l'acteur George Clooney, tout juste revenu du "terrain", où il avait tourné un documentaire avec son père, le journaliste Nick Clooney. L'idée du jeu est venue de la chaîne MTV U.

La télévision des campus a lancé un concours pour le meilleur "activiste digital" en coopération avec la Fondation Reebok pour les droits de l'homme et l'ONG, International Crisis Group. Darfur is dying a été conçu par une équipe de l'université de Californie du Sud. Le jeu consiste à se mettre à la place de réfugiés qui doivent aller chercher de l'eau au puits alors que les janjawids (miliciens arabes à la solde de l'armée soudanaise) rôdent à l'extérieur des camps. Une fois capturé, le joueur est invité à passer à l'action pour arrêter les criminels : il peut signer une pétition ou écrire à George Bush.

Les étudiants américains sont fortement mobilisés par ce que Washington a qualifié dès septembre 2004 de "génocide" . "Ils ont fait un travail incroyable pour porter la situation au Darfour sur la scène nationale , affirme Jason Rzepka, de MTV U. S'il y a une prise de conscience, c'est grâce aux jeunes." En Californie, les étudiants ont obtenu que les universités publiques retirent leurs investissements de toute compagnie implantée au Soudan. Dans un pays où les universités roulent sur l'or, ce mouvement, dit "de désinvestissement", est considéré comme l'un des moyens de pression les plus efficaces. Yale, Standford, Harvard et cinq autres établissements l'ont adopté. Depuis 1997, les entreprises américaines n'ont pas le droit de commercer avec le Soudan. Mais les firmes internationales le peuvent, et elles sont cotées à la Bourse de New York.

Les étudiants ont fait la liste des fonds de pension américains et des montants qu'ils ont investis dans des firmes européennes ou chinoises qui ont des échanges avec le Soudan. Ils réclament la suspension de ces investissements. Trois Etats (New Jersey, Oregon et Illinois) ont promulgué des lois allant dans ce sens. Dans douze autres, la législation est en cours d'examen.

La mobilisation aux Etats-Unis en faveur des populations du Soudan est ancienne. Au début, elle était surtout le fait d'évangéliques, soucieux de défendre les chrétiens du Sud contre le régime de Khartoum. Maintenant, elle rassemble une coalition d'élus noirs, d'activistes juifs, d'associations humanitaires et de jeunes qui ne veulent pas laisser passer un nouveau Rwanda, fût-ce "au ralenti". Des célébrités comme Angelina Jolie ou l'acteur Don Cheadle participent à la campagne. Le Prix Nobel de la paix Elie Wiesel était à la manifestation. Jeudi, la série télévisée "Urgences", regardée par 11 millions de téléspectateurs en moyenne, se déroulait non pas à Chicago, comme d'habitude, mais dans un hôpital de fortune du Darfour (reconstitué dans le Kalahari).

L'administration Bush est critiquée depuis des mois pour sa propension à se retrancher derrière l'ONU et l'Union africaine (UA), et soupçonnée de ménager le régime de Khartoum au nom de la coopération dans la lutte antiterroriste. La semaine dernière, le président a dépêché le numéro deux du département d'Etat, Robert Zoellick, pour forcer à la négociation.

"Quand l'Amérique montre la voie" , se félicite le New York Times .