Le Soudan dans la tourmente

Par Nicolas Moscovici

Jdd, 12 Mai 2008

Samedi, les rebelles du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM) ont annoncé être entrés dans Khartoum, placée sous couvre-feu, après deux jours de violents affrontements dans la région. Rapidement, les autorités soudanaises ont, elles, annoncé avoir maté ce coup de force. Dimanche, elles ont en outre rompu toute relation diplomatique avec le Tchad voisin, accusé d'assister la guérilla

Nous essayons de prendre Khartoum. Si Dieu le veut, nous prendrons le pouvoir, ce n'est qu'une question de temps." Ces propos, confiés à l'agence de presse Reuters, sont ceux d'Abdel Aziz el-Nour Achr, l'un des principaux chefs du Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Samedi, le groupe rebelle darfouri, en guerre ouverte contre le gouvernement soudanais depuis 2003, avait donc annoncé être entré, pour la première fois, dans la capitale du Soudan. Cette information faisait suite à des échanges de feu nourris qui s'étaient fait entendre dans l'un des faubourgs de la ville, celui d'Omdourman, situé de l'autre côté du Nil. Des hélicoptères et des blindés de l'armée avaient même été dépêchés sur place. Une source proche des services de sécurité avait de son côté précisé que 25 véhicules remplis de rebelles étaient entrés dans la capitale soudanaise.

Toutefois, quelques heures plus tard, Mandour al Mahdi, le secrétaire politique du Parti du Congrès national, actuellement au pouvoir, avait fait savoir que la rébellion avait rapidement été écrasée par l'armée soudanaise. "Le principal but de cette attaque de sabotage terroriste avortée était de provoquer une couverture médiatique et de faire croire aux gens qu'ils étaient parvenus à pénétrer dans Khartoum", avait-t-il déclaré à la télévision nationale. "Grâce à Dieu, cette tentative a été complètement vaincue. Certains responsables de haut niveau du JEM ont été tués." Dimanche matin, cette version était confirmée: "Il y a beaucoup de combattants vaincus. Nous les pourchassons et nous ne voulons pas que des civils soient pris entre deux feux", a déclaré, toujours à Reuters, Abdel Halim al Moutafi, gouverneur de l'Etat de Khartoum. Une centaine de combattants aurait été capturée.

Le Tchad dans le viseur

Ce fragile retour au calme dans la capitale soudanaise n'a toutefois pas permis la levée du couvre-feu imposé samedi par les autorités, officiellement pour assurer la sécurité de la population civile, aux dires de l'armée. Celui-ci a été reconduit pour la journée de dimanche. Et dimanche toujours, le président Omar el-Béchir a annoncé à la télévision nationale la rupture des relations diplomatiques avec le Tchad voisin, accusé de soutenir activement la guérilla. "Les forces (derrière cette attaque) sont toutes, fondamentalement, des forces tchadiennes appuyées et préparées par le Tchad, elles sont venues du Tchad sous la direction de Khalil Ibrahim", le chef du JEM, a déclaré le numéro 1 soudanais. La veille, l'agence soudanaise Suna avait elle rapporté que l'armée soudanaise avait repoussé une attaque venue du Tchad, dans la région de KashKash, à la frontière avec le Darfour.

Le sous-secrétaire aux Affaires étrangères, Moutrif Siddig, a lui appuyé cette thèse du complot tchadien, déclarant que, lors de l'attaque de samedi, "l'un des points de contact des chefs rebelles se trouvait à l'intérieur de l'ambassade (du Tchad), ici à Khartoum". A N'Djamena, la capitale tchadienne, les accusations soudanaises ont été rejetées en bloc. Le gouvernement d'Idriss Deby avait même dès samedi condamné "l'aventure" du JEM. Il n'empêche, cette nouvelle poussée de fièvre au Soudan, dont les combats entre rebelles et forces gouvernementales ont provoqué, en cinq ans, la mort de 200 000 civils au Darfour, risque de compliquer un peu plus les relations entre les deux pays. Il y a même fort à parier que le fragile accord de paix conclu mi-mars entre N'Djamena et Khartoum ne soit déjà devenu caduque.