Les populations civiles fuient toujours le Darfour pour le Tchad

Julia Ficatier

La Croix, 11 Février 2008

Plus de 12 000 Soudanais viennent de passer la frontière. L'aviation soudanaise et les milices djandjawides ont bombardé vendredi 8 et samedi 9 février les villages de Sirba, Salia et Abou Sourouj, faisant près de 200 morts.

Le bras de fer se poursuit entre le gouvernement de Khartoum et les rebelles soudanais. Au moins 12 000 Soudanais ont fui samedi 9 et dimanche 10 février trois villages de l’ouest du Darfour, proches de la frontière avec le Tchad, Sirba, Salia et Abou Sourouj. Bon nombre d’entre eux se sont réfugiés au Tchad, où plus de 240 000 Soudanais du Darfour vivent déjà réfugiés.Situés entre 40 et 60 km au nord de la ville d’El Geneina, petite capitale régionale, Sirba, Salia et Abou Sourouj ont été attaqués vendredi et samedi à deux reprises par l’armée soudanaise arrivée à bord de 65 véhicules, soutenue par 600 miliciens djandjawids à dos de dromadaires. Ces attaques se sont déroulées avec le soutien de l’aviation soudanaise, des Antonov et des hélicoptères d’assaut.L’information a été donnée d’abord par la rébellion tchadienne basée dans cette région du Darfour, avant d’être confirmée par le général Martin Agwai, commandant de la force de la mission conjointe de l’ONU et de l’Union africaine (Minuad) : « De nombreuses maisons ont été brûlées », a-t-il déclaré, confirmant qu’il y avait eu « au moins 200 morts, tous des civils ».

Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a fermement condamné ces attaques et exigé que « la loi humanitaire internationale soit respectée, qui interdit les attaques militaires contre les populations civiles ». "Une punition collective" Khartoum reproche aux rebelles soudanais de se cacher au milieu de la population soudanaise avec laquelle ils ont depuis toujours des liens tribaux de cousinage. L’un des responsables des rebelles, le commandant Abdel Aziz Nour El-Asher, du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), que l’on dit proche du président tchadien Idriss Déby, l’a d’ailleurs souligné vendredi.

« Le gouvernement s’attaque aux civils parce qu’il pense qu’ils couvrent la présence de nos combattants mais nous ne sommes pas dans les villes. C’est une punition collective contre la population qui nous est acquise », a-t-il affirmé, soulignant toutefois que le JEM « était présent autour » des villes.Abdel Aziz Nour El-Asher a par ailleurs admis que « certains de (ses) combattants avaient eu des accrochages avec des soldats soudanais ces derniers jours, mais à l’intérieur du territoire tchadien ». « Les soldats soudanais, a-t-il affirmé, ont voulu nous encercler en venant de l’Ouest après être entrés au Tchad et on a dû les poursuivre en territoire tchadien. »La nouvelle n’a été ni confirmée ni infirmée par Khartoum. Mais cette région de l’ouest du Darfour et cette partie de la frontière avec le Tchad ont toujours été un haut lieu de passage, de poursuite de rebelles et de refuge pour ces derniers. « C’est une zone de no man’s land semi-désertique, ouverte à tous, très difficile à surveiller et où tout paraît possible. Les Soudanais profitent de cette situation qui leur a permis de faire ce que bon leur semble au Darfour contre des populations oubliées du régime et défavorisées », note un diplomate français.

Une situation "exacerbée par les violences au Tchad" Depuis plus de trente ans, cette « zone de no man’s land » a également été le terrain privilégié des rebelles tchadiens qui se sont vu offrir des caches et de l’armement au Darfour par les autorités soudanaises. L’actuel président tchadien, Idriss Déby, connaît ainsi parfaitement la région. Il en a profité d’abord au début des années 1980, quand il était aux côtés d’Hissène Habré pour prendre N’Djamena alors aux mains de Goukouni Oueddei ; ensuite en 1987, quand il s’est battu contre les Libyens qui occupaient alors le nord du Tchad et qu’il a reconquis la palmeraie de Fada.Évoquant vendredi 8 février le Darfour devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le Français Jean-Marie Guéhenno, secrétaire général adjoint pour les opérations de maintien de la paix, a souligné que « la situation dans le Darfour a été exacerbée par les violences au Tchad de ces derniers jours ». « Les récentes hostilités dans l’ouest du Darfour entre le gouvernement du Soudan et la faction du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) et l’accroissement de leurs forces dans la région constituent l’un de nos principaux problèmes de sécurité au Darfour », a-t-il estimé.