Paris dans le piège tchadien

Jean-baptiste Naudet

Le Nouvel Observateur, 31 Octobre 2007

Le scandale de ce mystérieux projet de transfert d'enfants africains permettra-t-il au président tchadien de retarder le déploiement d'une force internationale dans son pays ?

Cela va sans dire mais tellement mieux en le disant. Malgré «le scandale de l'Arche de Zoé» et l'émotion soulevée par l'affaire des 103 enfants que cette association s'apprêtait à transférer en France depuis l'est du Tchad; le déploiement, dans cette région frontalière du Darfour en guerre, de la Force européenne, à forte dominante française, «n'est pas remis en cause». C'est en tout cas ce qu'aurait assuré le président tchadien Idriss Déby Itno à Nicolas Sarkozy. Pourtant, le chef d'Etat tchadien n'a jamais beaucoup aimé l'idée d'une force de l'Union européenne (Eufor) qui pourrait mettre le nez dans ses affaires dès le mois de novembre. Et cela, même s'il a besoin, pour contenir les rébellions qui menacent son régime, de l'appui des militaires français déployés en permanence au Tchad dans le cadre de l'opération Epervier.

Surfant sur le sentiment antifrançais et anticolonialiste, le chef de l'Etat tchadien, ancien chef d'une rébellion qui a pris le pouvoir par les armes à N'Djamena en 1990, a été prompt à profiter de «l'affaire de l'Arche de Zoé» pour enflammer les ressentiments. «Ces gens nous traitent comme des animaux. La voilà, cette Europe qui sauve, la voilà cette Europe qui donne des leçons à notre pays !», a-t-il martelé lors d'une visite aux enfants qui devaient être transportés en France (et dont il reste à établir s'ils sont tchadiens ou soudanais, orphelins ou «enlevés»). Sans craindre d'en rajouter, le président tchadien a même évoqué une affaire de pédophilie, voire de trafic d'organes... Accusations qui semblent à ce jour sans aucun fondement. Quoi qu'il en soit, il ne fait guère de doute que les autorités françaises ont, au moins, commis quelques impairs. Ainsi, l'armée française a transporté à trois reprises dans ses avions des membres de cette association (mais pas des enfants) lors de cette opération jugée finalement «illégale et irresponsable» par Paris. L'état-major de l'armée française parle d'un «loupé»...

Soudain gravement préoccupé par les questions humanitaires, le président tchadien Idriss Déby - souvent épingle par Amnesty International pour «arrestations arbitraires», «liquidation sans jugement», etc. - a été prompt à exploiter les faux pas français. Il redoute que le déploiement de quelque 3 000 soldats de l'Eufor - commandés par un Irlandais mais dirigés, sur le terrain, par un général français - ne soit aussi le prélude à l'envoi d'une force de l'ONU dans cette région de l'est du Tchad où, selon les Nations unies, «la situation humanitaire est devenue pire que dans beaucoup d'endroits au Darfour». Officiellement, bien sûr, le déploiement de la force (composée pour moitié de soldats français) et l'affaire de l'évacuation manquée «n'ont absolument rien à voir» l'une avec l'autre. «Et, insiste Paris, la seconde ne peut avoir aucune conséquence» sur l'opération qui doit sécuriser quelque 230 000 réfugiés du Darfour et 170 000 déplacés tchadiens.

Ce ne semble pas être l'avis, pourtant, de diplomates occidentaux sur place. L'un d'eux, cité par «le Figaro», redoute que les Français et les Espagnols impliqués dans l'opération et arrêtés au Tchad ne servent de monnaie d'échange dans le marchandage sur le déploiement de l'Eufor. «Cette affaire va nous coûter cher», estime ce diplomate. Car non seulement la France est en position délicate dans ce scandale mais, de plus, l'image des opérations humanitaires européennes en sort fortement ternie. Ce qui ne simplifiera pas la mission de l'Eufor, à la fois mal acceptée par les autorités tchadiennes et rejetée par les rebelles.

Si le gouvernement tchadien et les quatre principaux groupes rebelles de l'est du Tchad ont signé en Libye un accord de paix, en effet, la situation s'est tendue ces dernières semaines dans la région. Des affrontements entre membres de la communauté tama, majoritaire au sein de la rébellion du Front uni pour le Changement démocratique (FUC), et de l'ethnie zaghawa (dont sont issus le président tchadien et nombre de personnalités de son entourage) ont fait au moins une vingtaine de morts. Le chef du FUC, lui-même tama, Mahamat Nour Abdelkerim, devenu ministre tchadien de la Défense après un accord de paix en 2006, a accusé «l'entourage du chef de l'Etat» d'être à l'origine des violences. Le président tchadien, lui, en a profité pour imposer de nouveau, mi-octobre, l'état d'urgence dans le nord et l'est du pays, assorti de l'instauration du «contrôle de la presse» sur l'ensemble du territoire. Dans le jeu trouble franco-tchadien, il reste peut-être à Paris une carte très privée. Condamné en juin 2006 à six mois de prison avec sursis pour «port d'arme» et «détention de drogue» par le tribunal correctionnel de Paris, Brahim Déby, le fils aîné du président tchadien, a été assassiné en juillet à Courbevoie (Hauts-de-Seine), dans ce qui ressemble à une fâcheuse affaire de stupéfiants. Contrairement aux demandes du président Déby, la France pourrait continuer de faire traîner l'enquête en cours...