Darfour : l'insécurité toujours présente

Cicr

Cicr, 18 Août 2007

Les violences récurrentes constituent toujours la préoccupation première des habitants du Darfour.

Après une mission de 19 mois, Yasmine Praz Dessimoz, chef des opérations du CICR au Darfour, parle de la situation humanitaire actuelle dans la région agitée, ainsi que des obstacles et des perspectives qui se présentent au CICR.

Comment décririez-vous l’évolution du conflit au Darfour depuis qu’il a éclaté en 2003 ?

La crise actuelle au Darfour a éclaté en 2003, entre les forces gouvernementales et l’opposition, et a entraîné une situation humanitaire désastreuse, la population civile supportant le poids du conflit.

La situation au Darfour est complexe et a trop souvent été décrite en termes manichéens. Les dynamiques des conflits sont rarement simples ; elles ont souvent de multiples facettes. Depuis 2004, de nombreux processus de paix et initiatives politiques ont été menés, jusqu’ici sans résultat. Pendant ce temps, le conflit armé sur le terrain s’est poursuivi et les conditions de sécurité ont progressivement empiré. La fragmentation des groupes armés a affaibli leur chaîne de commandement et les affrontements tribaux au sujet de territoires et de ressources deviennent plus fréquents. De plus, l’anarchie s’est répandue dans de vastes zones du Darfour, préparant le terrain pour les crimes opportunistes contre la population et les organisations humanitaires.

Aujourd’hui, le conflit au Darfour a évolué. Alors qu’il s’agissait auparavant d’une crise aiguë, on se trouve dorénavant face à une crise chronique. Les combats se déroulent dans un environnement de plus en plus fragmenté et localisé, créant au Darfour une mosaïque de situations allant de l’insécurité totale à une stabilité fragile.

Quel est actuellement l’effet du conflit en cours pour les civils au Darfour ?

Comme toujours, les civils sont les plus touchés par le conflit. L’insécurité et les violences récurrentes constituent toujours la principale préoccupation de la population au Darfour, avant même l’accès à la nourriture, à l’eau ou aux soins de santé. Même si leur portée et leurs conséquences varient d’une région à l’autre, les violences touchent toutes les tribus du Darfour, quelle que soit leur origine ethnique.

Dans les zones où règnent les combats ou une insécurité persistante, certaines personnes fuient vers des régions encore plus reculées, certaines sont accueillies dans des villages proches, tandis que d’autres n’ont pas d’autre choix que de se diriger vers des camps déjà surpeuplés. Les services décents disponibles dans les camps sont également un facteur d’attraction. Lorsqu’elles ne font pas l’objet d’attaques directes, de nombreuses personnes des zones rurales sont confrontées à des difficultés du fait des routes de migration bloquées, du manque d’accès aux marchés et aux services de santé et de la quantité insuffisante d’eau pour les personnes et les animaux, là où de nombreux troupeaux se sont rassemblés.

Tant que l’insécurité règne, elle empêchera les retours à grande échelle et provoquera même de nouveaux déplacements. Elle continuera à causer du tort tant à l’agriculture qu’au commerce de bétail et empêchera tout retour à la vie normale. D’un autre côté, la stabilité règne dans d’autres régions, où les habitants peuvent gagner leur vie de façon satisfaisante et où les personnes déplacées rentrent progressivement chez elles.

Quels sont les principaux défis humanitaires que rencontre le CICR au Darfour actuellement ?

L’insécurité qui règne dans les zones tant rurales qu’urbaines a restreint l’accès des organisations humanitaires aux personnes en souffrance, en particulier dans les zones rurales. Du fait de la fragmentation et de la prolifération des groupes armés, il est extrêmement difficile d’obtenir des garanties de sécurité. De plus, la situation est exacerbée par une augmentation du banditisme qui cible les organisations humanitaires, comprenant le détournement de véhicules, le vol d’équipements de télécommunications et parfois des attaques contre le personnel.

La situation de sécurité précaire complique fortement la planification et la conduite des activités de terrain, ce qui signifie que les communautés les plus exposées dans les zones rurales ne sont souvent atteignables que de façon ponctuelle, voire pas du tout. Le CICR s’efforce de surmonter ces difficultés et est toujours présent et actif dans les trois États du Darfour. Pour y parvenir, il adapte ses opérations à l’environnement imprévisible et conserve une approche flexible pour faire face à l’insécurité, tout en tentant d’atteindre les communautés rurales qui en ont besoin.

Les équipes du CICR collaborent constamment avec toutes les parties au conflit pour obtenir les garanties de sécurité nécessaires pour conduire leurs activités. Ces derniers mois, nous avons pu retourner dans certaines zones qui étaient auparavant hors d’atteinte à cause de l’insécurité et nous avons même réussi à intensifier nos activités d’assistance à la population avant le début de la saison des pluies. Cet accès devrait, cependant, ne pas être considéré comme acquis, et nous devons continuer d’améliorer notre présence et notre acceptation par tous les acteurs sur le terrain, afin de pouvoir atteindre de plus en plus de personnes touchées par le conflit.


Comment le droit international humanitaire s’applique-t-il dans le contexte du Darfour ?

Tant que le conflit armé se poursuit au Darfour, les règles du droit international humanitaire s’appliquent et doivent être respectées par tous.

Le manque de respect des règles fondamentales du droit international humanitaire est un grave sujet de préoccupation. Je ne parle pas ici des articles complexes du droit, mais des principes humanitaires fondamentaux qui sont compris et respectés par toutes les cultures, comme celui selon lequel les attaques ne doivent pas être dirigées contre des civils. Le droit international humanitaire interdit d’attaquer, de détruire, de piller, d’enlever ou de mettre hors d’usage les biens indispensables à la survie de la population civile, comme les points d’eau, les réserves de vivres et les cultures.


Vous avez déjà travaillé dans divers pays, comme Sri Lanka, la Serbie, l’Éthiopie et l’Irak. Comment vivez-vous le fait de devoir quitter le Soudan après 19 mois ?

Je pars bien sûr avec des sentiments mitigés qui sont souvent difficiles à décrire. D’un côté, un sentiment d’accomplissement quand je pense, par exemple, à la rapidité, à l’efficacité et au professionnalisme dont le CICR a fait preuve pour satisfaire les besoins essentiels de 100 000 personnes déplacées à Gereida au début de l’année. D’un autre côté, les événements choquants qui ont provoqué le retrait d’organisations humanitaires de Gereida en décembre 2006 sont inacceptables.

Bien que je sois consciente que la situation peut très vite évoluer, je suis soulagée de quitter le Soudan à un moment où l’accès au terrain s’est amélioré et où notre présence et nos activités peuvent être intensifiées dans certaines zones. Cependant, je suis toujours très inquiète du grand nombre de personnes vulnérables touchées par le conflit que nous n’avons pas réussi à atteindre et à aider ; et je suis préoccupée par la sécurité de nos équipes de terrain qui évoluent dans un environnement qui reste extrêmement instable et imprévisible.

Je suis convaincue de la valeur ajoutée que le CICR parvient à offrir à la population civile touchée par la violence au Darfour, grâce à l’énergie et à l’engagement fantastiques dont font preuve ses employés nationaux et internationaux. Je leur souhaite toute la force et tout le courage dont ils auront besoin pour s’efforcer sans répit d’atteindre l’objectif du CICR, qui est d’aider les personnes vulnérables dans le conflit au Darfour et de favoriser la connaissance et le respect des principes humanitaires.