Un accord de paix signé à l'arraché pour le Darfour

Philippe Bernard

Le Monde, 07 Mai 2006

La paix globale n'est probablement pas pour demain au Darfour (Ouest du Soudan), en dépit de vingt mois de négociations sous l'égide de l'Union africaine (UA). L'accord de paix signé à l'arraché, vendredi 5 mai à Abuja (Nigeria), ne l'a été que par le gouvernement de Khartoum et par une faction, certes majoritaire, du principal mouvement rebelle à sa domination.

Sa signature, sous la pression internationale - particulièrement américaine -, après des mois de surplace, constitue cependant un tournant pour l'un des conflits les plus sanglants de la planète, aux conséquences déstabilisatrices pour l'Afrique sahélienne. L'accord va surtout contraindre le Soudan à accepter le remplacement des soldats de l'UA, impuissants à imposer le cessez-le-feu, par des casques bleus de l'ONU. Vendredi soir, Washington s'est félicité de ce "pas significatif" tout en prévenant que la violence au Darfour ne cesserait pas "du jour au lendemain ".

De son côté l'organisation de défense des droits de l'homme Human Rights Watch soulignait l'acharnement du gouvernement soudanais contre les organisations humanitaires, dont les convois sont aussi attaqués par les rebelles.

Au sein du Mouvement de libération du Soudan (SLM) et de son armée (SLA), seule la branche conduite par Minni Minnawi a paraphé le texte. L'autre faction, minoritaire, dirigée par son rival Abdelwahid Mohammed Ahmed Al-Nour, longtemps seul leader de l'organisation, s'y est refusée. Tout comme un autre mouvement rebelle, le Mouvement pour l'égalité et la justice (JEM, islamiste). Ils estiment insuffisantes les concessions faites par Khartoum.

Le rejet de l'accord par une partie de la rébellion, qui réclame un autre partage du pouvoir et des richesses, laisse planer un sérieux doute quant à sa mise en oeuvre sur le terrain. "Personne ne doit être dupe, ce document ne vaudra même pas le papier sur lequel il est écrit si le bon esprit et la bonne attitude sont absents" , a averti le président nigérian Olusegun Obasanjo, hôte des négociations depuis leur ouverture, en août 2003.

Les factions rebelles à la signature pourraient certes parier "sur les difficultés d'application de l'accord ou sur un éventuel rejet par la population d'une paix au forceps", analyse un négociateur. Il préfère toutefois mettre en avant "la forte attente populaire d'une fin des combats" .
L'accord d'Abuja entend tout à la fois, imposer la paix par le désarmement des belligérants, organiser la réinsertion des combattants, assurer une meilleure représentation des Darfouriens dans les administrations et les instances politiques, ainsi qu'un certain niveau d'investissement pour la reconstruction. La perspective d'un avenir pétrolier pour cette région déshéritée et le précédent du Sud-Soudan, qui vient d'arracher une part d'autonomie, n'ont cessé de peser sur le conflit.

Le texte attribue au Darfour, non pas le poste de vice-président du Soudan souhaité par les rebelles, mais une position de "conseiller spécial", quatrième personnage de l'Etat. Il ne tend pas à créer immédiatement une région unique du Darfour - divisée aujourd'hui en trois provinces - comme le revendiquent les rebelles, mais soumet ce choix à un référendum prévu en 2010, après des élections générales. A chaque échelon administratif et politique, un quota de postes réservé aux Darfouriens est instauré. Un fonds pour la reconstruction doté de 300 millions de dollars est créé.

Tandis que les rebelles doivent être progressivement désarmés et intégrés dans l'armée régulière, le document fait obligation à Khartoum, d'ici à octobre 2006, de "neutraliser, contrôler et désarmer" ses milices "janjawids" accusées d'atrocités.

Envoyé à Abuja le 1 er mai par Condoleezza Rice pour "secouer le cocotier" , Robert Zoellick, secrétaire d'Etat adjoint américain a exercé d'intenses pressions sur les rebelles pour parvenir à un accord dont la date limite de signature a été plusieurs fois repoussée.

La présence de la ministre britannique du développement international, Hilary Benn, de représentants de l'Union européenne, de l'ambassadeur français, Henri de Coignac, aux côtés des dirigeants de l'UA et du président nigérian, tendaient au même but. Vendredi, les diplomates américains et britanniques ainsi que M. Obasanjo avaient, en tête à tête, tenté en vain de rallier les mouvements rétifs. Après le paraphe obtenu dans la soirée, ils ont répété que le texte restait ouvert à la signature.