Khartoum: Oublier le Darfour

Ian Hamel

Jdd, 19 Juin 2007

Cible des critiques occidentales pour sa "gestion" du conflit du Darfour, le Soudan tente de redorer son image, à l'image de sa capitale. Ville africaine où se cotoient misère et établissements de luxe pour hommes d'affaires étrangers, Khartoum abrite un régime autoritaire qui veut prouver qu'il a tourné la page de l'islamisme, mais reste loin des canons démocratiques.

Hôtels de luxe, gratte-ciel, boutiques chics sortent du sable à une vitesse vertigineuse. Assis sur des puits de pétrole, le régime de Khartoum cherche à améliorer son image en Occident, mais sans rien céder sur la nature de son pouvoir, autoritaire et islamiste. Khalid, farouche opposant au pouvoir soudanais, a arrêté sa voiture sur le grand pont qui sépare Khartoum (3 à 4 millions d'âmes) de sa voisine Omdurman (2 à 3 millions d'habitants). "Pendant des décennies, le condominium anglo-égyptien qui dirigeait le Soudan n'a construit que deux malheureux ponts dans la capitale. Ces dernières années, le président Omar el-Béchir n'a pas cessé d'édifier des passerelles entre les rives. Ces grands travaux commencent à le rendre populaire", reconnaît Khalid. La manne pétrolière, qui jaillit du sous-sol soudanais depuis 1999, à raison d'un demi-million de barils par jour, commencerait-elle, enfin, à profiter à la population ?

Ville arabe, Khartoum est aussi une ville africaine, avec ses rues sans trottoirs, ses murs lépreux, ses mendiants. Et puis, brusquement, au coin d'une ruelle défoncée, un magasin de luxe, gardé par trois vigiles. Plus loin, un hôtel quatre-étoiles, à peine sorti du sable. Khartoum copie Dubaï. Des hommes d'affaires chinois, malais, allemands, canadiens, le téléphone portable collé à l'oreille, ne prêtent même plus attention aux jeunes militaires en armes, en uniforme bleu, postés devant tous les édifices publics.

Le lieutenant général Salah Abdallah Gush, le patron des services secrets soudanais, n'hésite pas à se montrer en public. "Nous travaillons en étroite collaboration avec les agences de renseignement des pays occidentaux, et notamment avec la CIA, pour éradiquer le terrorisme", souligne-
t-il, presque souriant. A l'occasion de la quatrième réunion du Cissa (Committee of Intelligence and Security Services in Africa), qui se tenait la semaine dernière à Khartoum, réunissant les chefs espions du continent africain, les services soudanais ont édité des brochures en couleur, vantant la capture du terroriste Carlos. En clair, Khartoum veut montrer qu'elle a tourné la page. L'époque où elle accueillait à bras ouverts Illitch Ramirez Sanchez, mais aussi Abou Nidal, et surtout Oussama Ben Laden, au nom du panarabisme islamique, est révolue.

Quant à Hassan al-Tourabi, 75 ans, l'ancien idéologue du régime, il a été rejeté, depuis plusieurs années déjà, dans l'opposition. Après un long séjour en prison, Hassan al-Tourabi, leader du Congrès national populaire, reçoit ses nombreux visiteurs dans sa belle résidence d'Al-Riyadh, un quartier bourgeois de Khartoum. "Le pouvoir soudanais est totalement corrompu. Je préfère encore retourner en prison plutôt que de négocier avec eux", assure l'ancien mentor du président Omar el-Béchir. Le Soudan deviendrait-il une démocratie ? Tout de même pas. Un quotidien vient d'être suspendu, pour avoir traité de "menteur" le ministre de la Justice...

Sur les rives des Nil Blanc et Bleu, peut-on oublier un seul instant la lointaine province du Darfour, vaste comme la France, où il n'est plus possible de circuler sans une escorte armée ? Nafie Ali Nafie, le vice-président du National Congress Party, la formation politique au pouvoir depuis le coup d'Etat militaire de 1989, se raidit. "La crise au Darfour relève de la manipulation des médias occidentaux et d'une nouvelle forme de colonialisme. On parle du Darfour pour faire oublier l'échec américain en Irak. Ne pensez-vous pas que nous, Africains, sommes capables de résoudre nos problèmes ?", lâche-t-il, d'une voix forte. Puis, plus doucement, Nafie Ali Nafie révèle qu'au moment même où George Bush annonçait de nouvelles sanctions contre le Soudan, une délégation commerciale composée d'Afro-Américains atterrissait à Khartoum.