La politique de l'autruche du monde arabe

Abderrahman Al-rached

Courrier International, 18 Avril 2007

Selon le quotidien panarabe Asharq Al-Awsat, les pays arabes se désintéressent totalement du drame du Darfour. L'Irak et la Palestine captent tous les regards.

Le monde arabe ne s'intéresse par beaucoup au Darfour. Il préfère s'occuper de la question du terrorisme, des conflits en Irak, des Territoires palestiniens, du Liban. Et peu importe si tous ces conflits réunis font moins de victimes que le drame qui se déroule au Darfour. La raison pour laquelle les Arabes ne s'y intéressent pas et que leurs médias n'en parlent guère, c'est qu'il n'y a ni Israéliens ni Américains pour attiser les passions de ce que les journalistes appellent la "rue arabe".

Rappelons-nous de la Somalie. La population y était décimée par la famine et les guerres dans l'indifférence totale des Arabes, jusqu'à ce que, au début des années 1990, George Bush père y envoie une mission afin de mettre un terme aux affrontements entre milices tribales. D'un coup, la Somalie était au centre des préoccupations des Arabes. Ils se mirent même à dire que ce pays recelait du pétrole et que sa situation géographique était stratégique. Mais maintenant, les Américains sont partis, et la guerre continue de plus belle. Quant aux Arabes, ils ont oublié ce pays, les richesses pétrolières dont il aurait été gorgé et les visées américaines dont il aurait fait l'objet.

Plus récemment, George Clooney a fait une double entrée fracassante sur la scène arabe : d'une part avec le film Syriana, qui fait la promotion des théories du complot selon lesquelles compagnies pétrolières et services secrets américains manipulent le Moyen-Orient pour défendre leurs intérêts bassement matériels ; d'autre part, par son appel à la protection du peuple du Darfour contre les massacres commis par des tribus fidèles au gouvernement de Khartoum.

L'Occident est sensible à cette question. Des députés, des juristes et des militants de la société civile organisent des manifestations devant l'ambassade du Soudan à Washington et accusent le gouvernement soudanais de laisser faire, sinon de soutenir, les exactions des milices des janjawid. Le gouvernement soudanais répond que le monde ne s'intéresse à cette région qu'en raison de l'uranium qui s'y trouve. Mais ce sont les affabulations d'un régime en mal d'explications.

En réalité, le Darfour ne recèle pas de pétrole et ne constitue pas un enjeu stratégique. Il s'agit simplement d'une région dévastée, où les terres sont en friche et ne servent plus qu'à ensevelir les cadavres des hommes et les carcasses du bétail. Une région où les habitants ont raté une récolte et n'ont pas pu préparer celle de l'année prochaine car ils ont été chassés vers des camps de réfugiés, eux-mêmes soumis aux attaques régulières des tribus progouvernementales.

Le gouvernement de Khartoum est largement responsable de cette situation. C'est lui qui a dressé les tribus les unes contre les autres, qui a voulu régler ses dissensions internes sur le terrain des régions périphériques du pays et qui a laissé pourrir une situation qui était, au départ, sous contrôle. Après avoir trop longtemps refusé de traiter sérieusement le problème, le régime soudanais commence aujourd'hui à sentir la menace.