Darfour: un si long silence

Par Vincent Hugeux

L'express, 20 Avril 2006

Ultime espoir pour les civils de cette région martyrisée: que la contagion tchadienne brise l'omerta qui étouffe son calvaire.

Théâtre depuis plus de trois ans d'une hécatombe silencieuse, le Darfour soudanais est sorti des écrans radars. Qu'attend le monde pour prendre la mesure du calvaire à huis clos de cette région vaste comme la France? Le bilan - 300 000 morts environ, 2,4 millions de civils aux abois, déplacés ou réfugiés - ne suffit-il pas ?
Faut-il plus de massacres, de viols, de pillages, de villages incendiés?

Les faits sont là, incontestables: défiée par deux factions rebelles, l'armée de Khartoum a déclenché en février 2003 contre les tribus négro-africaines de l'Ouest une campagne de représailles aveugle et massive. Avec le concours zélé des janjawid, ces miliciens arabes armés, équipés et financés par le régime islamiste du Soudanais Omar el-Bechir. L'Organisation des Nations unies - ou supposées telles - paie, ici comme ailleurs, le prix de sa frilosité et des calculs de puissances - Chine en tête - hostiles à toute sanction contre un loyal fournisseur d'or noir. Le Soudan peut ainsi, sous des prétextes dérisoires et avant de se raviser, déclarer persona non grata Jan Egeland, patron des affaires humanitaires de l'ONU, puis lui interdire le survol de son territoire, ou virer l'ONG norvégienne mandatée pour gérer l'immense camp de déplacés de Kalma. Il peut aussi entraver le déploiement de Casques bleus censés, au terme d'une transition longue et aléatoire, prendre en septembre le relais d'un contingent de l'Union africaine dépourvu de mandat crédible, de moyens adéquats et de budget. Il peut enfin, pour mieux récuser la Cour pénale internationale (CPI), qui enquête depuis juin 2005 sur les atrocités commises au Darfour, bricoler à la hâte un Tribunal criminel spécial; tellement spécial qu'il se borne à juger des lampistes, soudards ou voleurs de bétail.

A moins que, grisé par l'illusion de l'impunité, Khartoum ne pousse trop loin son mépris du droit... Peut-être les incursions meurtrières de milices téléguidées chez le voisin tchadien sonneront-elles l'heure du réveil. Le 12 avril, Washington et Londres ont déposé au Conseil de sécurité une liste de quatre Soudanais passibles de sanctions envisagées par une résolution vieille de plus d'un an. Ce qu'ils risquent? L'interdiction de voyager à l'étranger et le gel de leurs - hypothétiques - avoirs financiers… Dans le genre, on a vu des menaces plus dissuasives.