Une aide urgente pour la RCA, le Tchad et le Darfour - John Holmes

John Holmes

All Africa, 11 Avril 2007

Au rythme actuel, si la situation dans la région soudanaise du Darfour perdure, plus de la moitié de sa population pourrait être déplacée dans les 18 mois à venir, a averti John Holmes, le Coordonnateur des secours d'urgence des Nations Unies.

Lors d'un exposé au Conseil de sécurité sur sa mission au Soudan, au Tchad et en République centrafricaine (RCA), M. Holmes a fait au Conseil un compte rendu des entretiens qu'il a eus avec les responsables gouvernementaux des trois pays, entretiens au cours desquels il n'a pas manqué de souligner la responsabilité de chaque gouvernement de protéger sa population.


S'agissant des actions humanitaires de la Communauté internationale, M. Holmes a souhaité qu'elles soient plus promptes afin de soulager les réfugiés, les personnes déplacées et les populations locales dont les ressources sont déjà très limitées.

RCA

« Les organisations humanitaires estiment qu'un million de Centrafricains, soit près du quart de la population, ont besoin d'aide humanitaire ... et il est évident que ... l'action humanitaire demeure insuffisante », a souligné M. Holmes, en citant l'absence d'infrastructure, y compris de routes, comme l'une des principales causes du retard de l'acheminement de l'aide.

« En RCA, il y a un besoin urgent d'outils et de semences pour les personnes vivant dans la brousse. Il y a suffisamment de fonds disponibles pour cela. Les problèmes ne sont pas tant le financement que l'infrastructure et la logistique, dans une région du monde très complexe, où il n'existe pratiquement pas de routes et où l'accès aux populations est difficile. Celles-ci ne sont pas dans des camps, mais éparpillées dans toute la brousse » a-t-il ajouté.

Cependant, la solution pour la RCA (comme pour d'autres pays de la région) est à un double niveau : la situation politique d'une part, et les questions liées à la sécurité, d'autre part.

Après avoir rencontré des civils dans la brousse centrafricaine, M. Holmes a déclaré que les rebelles, tout comme les Forces armées de la RCA (FACA) et la Garde présidentielle, étaient responsables de l'insécurité. Il faudrait, par exemple, faire accepter aux groupes rebelles un cessez-le-feu, afin d'engager des négociations pour une solution politique durable, a-t-il soutenu.

Un renforcement de la sécurité est nécessaire, surtout aux frontières avec la région soudanaise du Darfour, et la présence d'une armée professionnelle pourrait contribuer à protéger la population civile et à faire respecter ses droits fondamentaux.

« Une autre solution consisterait à demander à l'Union africaine et la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale) d'envisager un renforcement du mandat des 380 soldats de la FOMUC qui pourrait inclure, par exemple, le contrôle des activités militaires dans le nord et aux frontières voisines », a suggéré M. Holmes.

Tchad

La situation au Tchad s'est « considérablement détériorée » depuis que le Conseil s'est rendu dans le pays en 2006, a souligné M. Holmes, en particulier dans l'est du pays où le nombre de déplacés est passé de 50 000 à 140 000, en l'espace de quelques mois.

Dans les camps de réfugiés et de déplacés, des personnes, dont de nombreux

enfants, ont été recrutées de force et impliquées dans les combats, a affirmé M. Holmes. Les populations locales ont accueilli des réfugiés du Darfour et des déplacés tchadiens et la présence de ceux-ci a eu des incidences sur la disponibilité des ressources naturelles et de l'eau, en particulier.

« L'action humanitaire doit être plus forte, plus rapide et plus stratégique », a déclaré M. Holmes au Conseil. Il envisage un plan à long terme pour aider directement les populations vulnérables, en donnant la priorité au transfert des camps de réfugiés actuellement exposés aux attaques ; un avis que partage l'ambassadeur de Grande-Bretagne aux Nations Unies, Emyr Jones Parry.

« Nous devons trouver une protection adéquate pour les civils et surtout un

sanctuaire pour les personnes vivant dans les camps », a déclaré l'ambassadeur après l'exposé de M. Holmes, en faisant allusion aux récentes attaques contre les villages de Tiero et Marena qui ont fait au moins 65 morts et 70 blessés, selon l'agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

M. Holmes s'est entretenu avec le Premier ministre tchadien, Delwa Coumakoye, à qui il a souligné l'urgence pour « le gouvernement tchadien de lutter contre l'impunité et d'assurer la protection des populations civiles et des réfugiés dans l'Est du Tchad ».

Bien qu'il ait donné son accord de principe, M. Coumakoye a réitéré à son interlocuteur que le Tchad pourrait accepter le déploiement d'une force de police puissante mais pas la présence d'une force de maintien de la paix sur son territoire.

« La présence d'une force de sécurité internationale... tel que je la comprends, et tel qu'expliquée dans le rapport du Secrétaire général, est indispensable pour assurer la protection des réfugiés et des déplacés dans l'Est du Tchad », a déclaré M. Holmes.

Un plan d'urgence d'une durée de 90 jours devra être mis en Å"uvre avant la saison des pluies pour venir en aide aux personnes les plus durement touchées par la violence, a-t-il proposé. Actuellement, l'appel de fonds lancé par les Nations Unies en faveur du Tchad n'a permis de recueillir que 23 pour cent des 174 millions de dollars américains sollicités.

« Des signes d'optimisme au Tchad ? Je n'en ai pas vus. Je pense que les problèmes restent très sérieux là-bas et empirent, même », a dit M. Holmes.

Darfour

« L'une des réalités les plus tristes des trois [dernières] années ... c'est que les personnes qui se trouvaient à l'époque dans les camps y vivent encore aujourd'hui, et commencent à perdre l'espoir de retrouver un jour leur maison et leur précédent mode de vie », a déclaré M. Holmes, au cours de son exposé sur le Darfour.

Le coordonnateur des secours d'urgence a également évoqué ses visites dans les camps et les récits qui lui ont été rapportés à propos notamment de viols de deux jeunes filles commis par des agents de police.

« Alors que je marchais dans le camp d'As Salaam, près d'El Fasher, dans le

Nord Darfour, des centaines de jeunes garçons et filles me suivaient. Je ne pouvais pas m'empêcher de me demander combien parmi eux avaient peut-être déjà subi cette horreur », a-t-il dit.

« Les agressions qui ont lieu chaque jour forcent les gens à fuir leurs maisons », a déclaré l'ambassadeur de France Jean-Marc de la Sablière. « Nous rappelons qu'un climat de violence généralisé s'installe au Darfour et que les forces de sécurité soudanaises n'assument pas leur responsabilité vis-à-vis des civils », a-t-il ajouté.

Face à la crise du Darfour qui perdure, M. Holmes se demande combien de temps durera l'action humanitaire et combien de temps le Darfour devra encore supporter le coût humain de cette crise.

Bien que le président soudanais, Omar el-Béchir, ait promis en janvier au Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, d'accorder un accès total à l'aide humanitaire, ces promesses tardent à se concrétiser.

En effet, M. Holmes s'est vu refuser l'accès au camp de Kassab implanté dans la partie nord de la région.

« On peut facilement imaginer [les] difficultés quotidiennes auxquelles les travailleurs humanitaires sont confrontés dans le Darfour, a-t-il commenté.

Les agressions que subissent les travailleurs humanitaires sont aussi un facteur important, a-t-il dit, en faisant allusion à l'attaque perpétrée par les forces gouvernementales contre les installations d'une ONG à Nyala, en janvier dernier. Vingt personnes, dont plusieurs employés de l'ONG, des éléments de la Mission de l'Union africaine au Soudan (AMIS), avaient été arrêtées et maltraitées.

« La communauté humanitaire se sent, à juste titre, doublement persécutée dans cet incident », a déclaré M. Holmes, qui a fait remarquer que bien qu'il ait demandé l'abandon des poursuites contre les travailleurs humanitaires, la réaction des autorités soudanaises n'a pas été le modèle de coopération qu'attendait la communauté internationale ».

Les autorités soudanaises sont convaincues que les acteurs humanitaires ont adopté un « comportement politique incompatible avec leur fonction » en renseignant les populations civiles sur les questions relatives aux droits de l'homme, a dit M. Holmes au Conseil.

« En d'autres termes, elles acceptent que l'on fournisse de la nourriture et des abris, mais il n'est pas question de parler des violations du droit humanitaire », a-t-il ajouté.

S'adressant à la presse, M. Holmes a affirmé que les auteurs de crimes contre les populations civiles et les travailleurs humanitaires ne peuvent être amnistiés, qu'il s'agisse des rebelles ou des forces gouvernementales.

« A ce sujet, la réponse que j'ai reçue des chefs rebelles était très encourageante. Ils ont reconnu qu'il fallait respecter les travailleurs humanitaires et ont promis de tout mettre en Å"uvre pour retrouver les véhicules volés, s'ils sont informés à temps » a-t-il dit.

Traduire ces promesses en réalité est une autre histoire, puisque M. Holmes a reconnu que les mouvements rebelles actifs sur le terrain étaient de plus en plus divisés.

M. Holmes a ensuite passé en revue les obstacles à la résolution de la crise du Darfour, du Tchad et de la RCA.

« Si nous voulons trouver une solution durable aux différents conflits, nous devons avoir une approche régionale et, dans la mesure du possible, traiter ces questions en parallèle ».

Cela dit, s'il est vrai qu'on peut être très tenté d'imputer à Khartoum l'entière responsabilité de la crise régionale, chaque gouvernement doit néanmoins s'atteler à résoudre ses propres problèmes. Autrement dit, outre l'approche régionale, il doit y avoir des solutions nationales, a conclu Holmes.