Les limites de la diplomatie

Par Marion Urban

Rfi, 09 Avril 2007

Alors que les Nations unies et le gouvernement du Soudan se retrouvent à Addis-Abeba, au siège de l'Union africaine pour négocier l'envoi de 3 000 policiers et agents des Nations unies ainsi que des équipements supplémentaires pour les troupes de l'Union africaine, la Chine souhaite que son partenaire économique montre «un peu plus de souplesse» à l'égard du plan de l'ONU pour le Darfour.

«Le déploiement des troupes de l’Organisation des Nations unies serait un désastre pour notre région, car les tribus prendraient les armes non seulement contre les Casques bleus mais aussi contre l’armée du gouvernement du Soudan», a expliqué le gouverneur du Sud-Darfour al-Hadj Ata al-Manam Idris à son hôte, l’envoyé spécial chinois Zhai Jun, en visite dans les camps de déplacés du Nord et du Sud-Darfour ce samedi.

Des propos traduits plus tard par le diplomate face aux journalistes :
«J'ai l’impression que la situation se stabilise au Darfour et que les efforts du gouvernement soudanais pour les populations affectées portent leurs fruits».

Trois jours auparavant, en visite à Pékin, le chef d’État-major soudanais entendait dire de ses interlocuteurs au ministère des Affaires étrangères que si la Chine souhaitait renforcer sa coopération militaire avec Khartoum (c’est-à-dire, augmenter ses fournitures en équipement militaire), elle demandait «un peu plus de souplesse» sur le plan de paix proposé par les Nations unies au Darfour.

Que peut-on attendre d’une Chine à double langage, à l’heure où se réunissent les experts des Nations unies et les représentants du gouvernement soudanais au siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba, pour tenter de «finaliser la deuxième phase du plan de paix de l’Onu pour le Darfour» ?

Une coopération amicale

Pour Pékin, il n’est pas question de renoncer au principe de non-ingérence comme à celui du pragmatisme économique.

L’ostracisme dans lequel les Occidentaux ont maintenu le Soudan lui a permis de s’installer confortablement dans des domaines économiques stratégiques : le pétrole, les routes, les barrages sur le Nil bleu et le Nil blanc, sans compter la construction du nouveau palais présidentiel.

La Chine achète deux-tiers du pétrole soudanais et a signé en février dernier, à l’occasion de la visite de son président à Khartoum, 7 contrats commerciaux.

La coopération militaire «amicale» comme la qualifie Pékin est en place depuis le début des années 1990 : la République populaire de Chine a aidé à construire trois unités de fabrication d’armes légères dans les environs de la capitale soudanaise.

Les chiffres officiels des forces armées indiquent qu’elles disposeraient au minimum d’une vingtaine de chasseurs aériens F7 et F5, fournis par les usines aéronautiques de Chengdu (Chine). Des hélicoptères, des véhicules blindés, des camions, des uniformes, du matériel de communication… et des bicyclettes auraient également été livrés par la Chine à l’armée soudanaise.

Ce qui n'empêche pas Pékin d’avoir mis à disposition de son partenaire africain, un contingent de 25 Casques bleus dans le cadre de la Minus, la Mission des Nations unies pour l’application des accords de paix entre le Nord et le Sud-Soudan, contingent qui devrait passer à 400 soldats dans les jours prochains.

Khartoum l’entêtée

L’organisation du conflit du Darfour repose sur les mêmes méthodes de divisions ethniques que Khartoum a employées pendant plus de vingt ans contre le Sud du pays. C’est dire l’expérience que le gouvernement d' Omar el-Bachir peut avoir en la matière, et surtout dans sa capacité à maintenir à l’écart la communauté internationale de ses affaires intérieures.

Khartoum soutient, finance et équipe les milices Janjawid de l’ethnie arabe Abbala-Rizeigat, qui pillent et brûlent les villages des Four, Masalit et Zaghawa, tuent et violent en toute impunité, depuis bientôt quatre ans.

Le conflit a causé la mort de 200 000 personnes, provoqué le déplacement de 2,5 millions de Darfouriens, et déstabilisé les pays voisins, le Tchad et la République centrafricaine.

En mai 2006, Omar el-Bachir a signé un accord de paix sur le Darfour avec l’un des chefs du Mouvement de libération du Soudan (MLS), Mini Arko Minnawi, personnage peu recommandable selon les organisations des droits de l’homme, dans la mesure où il est accusé de plusieurs crimes contre la population civile.

La bonne volonté de Mini Arko Minnawi a été récompensée puisqu'il est aujourd’hui le numéro 4 du régime, avec le poste de «assistant supérieur» du président Omar el-Bachir, exerçant aussi les fonctions de président de l’autorité intérimaire pour les États du Darfour.

Khartoum ayant trouvé la faille dans le MLS, il lui convient d’entretenir la flamme de la division à l’intérieur de la rébellion.

Fin décembre, l’Union africaine rencontrait dans le Nord-Darfour, les représentants des factions non-signataires du traité de paix afin de les convaincre d’établir une plate-forme commune de revendications. Deux jours après la visite du délégué, les villes où avaient eu lieu ces contacts ont été bombardées par l’armée soudanaise. «Pour ces groupes, je ne suis plus crédible», commentait le général Aprezi au lendemain de l’attaque.

Le moral à «zéro»

C’est parce que l’Union africaine est démoralisée et qu’elle n’a pas les moyens financiers, logistiques et humains, pour s'interposer dans ce conflit, qu’elle a fini par se tourner vers l’Onu, qui entretient déjà une force de maintien de la paix dans le Sud-Soudan.

Les 6 900 hommes de l’UA, dont la majorité sont issus du Nigéria et du Rwanda, ne peuvent contrôler un territoire aussi vaste que la France, soumis à des attaques-éclairs de Janjawids, bombardé par l’armée soudanaise quand elle le veut, et menacé par des embuscades de rebelles dont l’identité devient de plus en plus floue.

L’insécurité est telle qu’aujourd’hui l’aide humanitaire n’atteint plus que 38% de la population déplacée.

Le secrétaire général de l'Onu, Ban Ki-moon, a demandé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni un peu plus de temps pour négocier le déploiement des Casques bleus avant que de nouvelles sanctions économiques ne soient décidées contre le Soudan.

La réunion d'Addis-Abeba doit clarifier les termes de l’envoi de 3 000 policiers et agents de logistique de l’Onu au Darfour, phase 2 du plan de paix présenté et initialement accepté par Khartoum le 19 novembre dernier. La phase 3 étant le déploiement de 22 500 Casques bleus.

En refusant obstinément le déploiement des soldats de l’Onu, le président Omar el-Bachir applique la même tactique qu’il eut dans le passé vis-à-vis du Sud-Soudan : empêcher les Occidentaux de regarder de trop près dans ses affaires intérieures et gagner du temps pour préserver son pouvoir.

À l’heure actuelle, en vertu d'une première série de sanctions américaines, 130 sociétés privées internationales dont les deux principales compagnies pétrolières du pays ne peuvent investir aux Etats-Unis du fait de leurs liens avec Khartoum. Quatre personnalités soudanaises ont vu geler leurs avoirs et restreindre leur liberté de circulation.

Les nouvelles sanctions prévoient d’élargir le nombre de personnes ciblées ainsi que des restrictions financières supplémentaires qui pourraient affecter les ventes de pétrole du Soudan.