Khartoum s'entête dans le refus

Julie Durand

Al-ahram Hebdo , 16 Mars 2007

Le président soudanais rejette tout déploiement d'une force des Nations unies et conteste la légitimité de la CPI pour juger les auteurs des crimes commis dans cette région de l'ouest du Soudan. Pour l'hebdomadaire francophone égyptien Al-Ahram Hebdo, les autorités soudanaises sont complices des exactions perpétrées au Darfour.

Le président Omar El-Béchir a "juré" qu'il ne livrerait jamais aucun Soudanais à une juridiction étrangère : "Je jure par trois fois au nom de Dieu le grand que je ne livrerai jamais aucun Soudanais à une cour de justice étrangère." Il faisait ainsi allusion à la Cour pénale internationale (CPI), dont le procureur, Luis Moreno Campo, a annoncé mardi 27 février à La Haye avoir des "preuves (montrant) qu'Ahmed Haroun, ancien secrétaire d'Etat à l'Intérieur du Soudan, et Ali Kosheib (nom de guerre d'Ali Mohamed Ali, un des chefs des janjawids, la milice progouvernementale), ont commis de concert des crimes contre la population civile au Darfour". Le procureur de la CPI les accuse de "cinquante et un chefs d'accusation de crimes contre l'humanité et crimes de guerre présumés [...], dont persécution, meurtres, tortures et viols", commis entre août 2003 et mars 2004 au Darfour contre des villageois.

Cette région, qualifiée d'"enfer sur terre" par Kofi Annan, est en proie à une guerre civile qui oppose la population arabe du Soudan et la population non arabe du Darfour. Ce conflit aurait fait 200 000 victimes et 2 millions de déplacés depuis 2003, selon les Nations unies. L'ONU a d'ailleurs confirmé que les attaques et les intimidations des janjawids, ainsi que les bombardements aériens par les forces gouvernementales sur le nord du Darfour ont provoqué au mois de janvier 2007 une nouvelle vague de déplacements de populations, estimée à 46 000 personnes.

Début 2005, la commission d'enquête de l'ONU sur le Soudan avait conclu que les exactions perpétrées au Darfour constituaient des crimes contre l'humanité et avait renvoyé le dossier devant la CPI. Mais le Soudan, qui a créé des tribunaux spéciaux pour les crimes commis au Darfour en mars 2005, a contesté la semaine dernière toute compétence à la CPI au Darfour, en assurant que sa justice poursuivait activement les responsables de crimes dans cette région. "La justice soudanaise est capable et jugera ceux qui ont commis des crimes au Darfour", a déclaré le ministre de la Justice soudanais, Mohammed Ali Al-Mardi. Or, en vertu du principe de complémentarité, la CPI n'est compétente que si un Etat ne peut pas, ou ne veut pas, poursuivre ses ressortissants responsables de crimes contre l'humanité. Mais, selon la CPI, son enquête reste recevable car elle porte sur un plus grand nombre de chefs d'accusation. De plus, le statut de la CPI indique qu'elle est également compétente en cas de défaillance ou de mauvaise volonté de l'Etat.

L'Union africaine (UA) a mis en garde pour sa part contre le risque d'une paralysie de sa mission de paix au Soudan (MUAS), après une nouvelle attaque contre un membre de son personnel. "Si ce genre d'attaques continue, nous risquons d'être paralysés", a déclaré le porte-parole de la MUAS, Noureddine Mezni, rappelant que la mission avait déjà perdu une dizaine de ses membres. La MUAS compte 7 000 hommes. Elle est souvent critiquée pour son manque d'efficacité en raison de ses faibles moyens financiers, ainsi qu'en équipements et en armes.

Certains pays occidentaux font pourtant des efforts pour aider financièrement la MUAS, dont le Canada, qui a annoncé une aide de 48 millions de dollars canadiens (31 millions d'euros) pour soutenir les "efforts cruciaux de maintien de la paix" de l'UA. L'Union européenne (UE), principale source financière de la MUAS, a déjà dépensé quelque 400 millions d'euros pour la province du Darfour. Mais tous ces efforts ne sont pas suffisants, puisque le déploiement de l'Amis coûte 25 millions d'euros par mois, et l'on s'attend à une augmentation de ses dépenses.

Face à ce manque de moyens, la communauté internationale fait pression pour que Khartoum accepte un déploiement des casques bleus au Darfour. Ce dernier correspondrait à la deuxième phase de l'accord conclu entre l'ONU, l'UA et le gouvernement soudanais en novembre dernier, selon lequel une force de maintien de la paix de l'ONU devrait être déployée au Darfour en trois phases. L'ONU attend donc, pour envoyer ses casques bleus au Darfour, le feu vert du président El-Béchir, mais pour l'instant ce dernier s'y oppose, en dépit de l'accord, et n'accepte qu'un soutien logistique et financier de l'ONU à la MUAS.