Les précédents accords sont restés lettre morte

Interview De Mahor Chiche Par Paul-aimé Drouhin

Nouvel Observateur, 17 Février 2007

Que se passe-t-il exactement au Darfour ?

- L’Ouest du Soudan, le Darfour, s’est senti lésé par l’accord de paix qui a mis fin à la guerre entre le Nord et le Sud du pays, qui a duré 20 ans et fait 2 millions de morts. Persuadés que seules les armes permettent une répartition équitable des richesses du Soudan, une rébellion a éclaté en février 2006, qui a déclenché le véritable génocide se déroulant aujourd’hui. 300.000 personnes y ont trouvé la mort, et il y a trois millions de déplacés, soit la moitié de la population de la région. 500.000 personnes dépendent de l’aide humanitaire internationale.

Ce sont les janjawids, miliciens islamistes à cheval armés de Kalachnikovs, soutenues par les bombardements aériens de l’armée soudanaise, qui mènent des raids sur les populations agricoles noires, recourant notamment au viol systématique. Les conditions de vie sont inhumaines. Plusieurs résolutions ont été votées à l’ONU, le Soudan a signé plusieurs accords, mais aucun n’a jamais été respecté. Il devrait y avoir 17.000 casques bleus et 3.000 policiers au Darfour, mais le Soudan invoque la souveraineté nationale pour refuser leur intervention. Il y a certes 7.000 soldats de l’Union Africaine, mais l’ONU devait envoyer des experts militaires, seuls 30 sont sur place, ainsi qu’une mission du conseil des droits de l’Homme, dont les membres attendent toujours leurs visas.

Quels sont les enjeux de cette conférence en marge du sommet France-Afrique? Quelle peut être la portée de l'accord qui y a été signé ?

- L’Afrique, au moment de la décolonisation, a été découpée arbitrairement sans tenir compte de la répartition des peuples. De ce fait, les différentes ethnies de cette région sont à cheval sur le Tchad, la République centrafricaine et le Soudan, et chacun de ces pays soutient des milices rebelles chez les autres. L’enjeu de cette conférence n’était aucunement de régler la question du Darfour, mais simplement d’éviter la "contagion" aux pays voisins. Les régimes en place au Tchad ou en République centrafricaine ne doivent leur maintien qu’à l’intervention de l’armée française, lorsque les milices soutenues par le Soudan ont pénétré très loin dans leurs territoires. De plus, les centaines de milliers de déplacés se sont réfugiés dans ces pays frontaliers, poursuivis par les milices janjawids.

En d’autres termes, cette conférence n’avait pour but que de maintenir la stabilité dans la région, sans traiter le drame du Darfour en soi. L’accord qui a été signé n’aura pas plus de portée que les précédents, qui sont restés lettre morte. Les dirigeants des pays présents n’ont aucune confiance entre eux. Chaque régime va continuer à soutenir ses tribus localisées dans les pays voisins. Par exemple, le président du Tchad est Zaghawa, soit le même peuple qui se fait massacrer au Darfour. Comment penser qu’il va cesser de les soutenir?

On parle beaucoup de l'Irak, du Proche-Orient, mais très peu du Darfour. Pourquoi ?

- Jusqu’en 2005, c’était le silence total dans tous les médias. Depuis, la presse écrite semble un peu plus s’intéresser au Darfour, bien que les articles à ce sujet donnent plus dans le compassionnel que dans l’analyse, et on parle toujours trois fois plus du Liban ou du conflit israélo-palestinien. En ce qui concerne la télévision, c’est bien simple : depuis septembre 2006, France 2 a diffusé deux sujets reprenant les mêmes images datant de 2004, et pour TF1, Canal + et M6, c’est zéro. Pas une seule seconde.
A la décharge des journalistes, ce n’est pas un conflit facile à traiter : même les humanitaires, comme Médecins du Monde, sont contraints de quitter la région.
Ceci dit, en Irak, ils y arrivent.

Le problème, c’est que le Darfour n’est pas considéré comme vendeur (même si aux
Etats-Unis, les audiences augmentent lorsqu’on en parle). Même la mobilisation en France sur la question du Darfour n’est pas traitée par les médias. Personne ne parle des meetings que nous organisons. Nous avons lancé une campagne d’affiche interpelant Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, mais aucun journaliste ne leur a posé de question à ce sujet.

Lorsque le chef des rebelles au Darfour a lancé à Paris un vibrant appel à la communauté internationale, seule une trentaine de journaliste se trouvait à la conférence de presse.