Pourquoi le silence des médias sur le Darfour : Les télés désarmées

Samuel Gontier

Telerama N°2978, 10 Février 2007

Impuissantes à représenter le conflit du Darfour, les chaînes françaises ont multiplié approximations et poncifs. Les raisons d’un échec journalistique.

Dans une Afrique semi-désertique, un camp de réfugiés. « Combien sont-ils ? Depuis quand sont-ils là ? s’interroge l’envoyée spéciale de France 3. Nous ne le savons pas, mais la saison des pluies a commencé. » En cet été 2004, il pleut sur l’est du Tchad, où des milliers de civils ont fui la guerre qui ensanglante la province du Darfour, de l’autre côté de la frontière, au Soudan. Selon l’ONU, il s’agit là de la « pire crise humanitaire en cours sur la planète ».

Depuis juin 2004, les reporters télé se succèdent dans les camps administrés par le HCR (le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU). Depuis juin, ils annoncent la saison des pluies. Très au fait de la météo tchadienne, le téléspectateur est pourtant bien en peine de trouver l’explication d’une guerre qu’on lui dit si dramatique. Il pourra toujours attendre, car, passé ce paroxysme estival, le conflit du Darfour ne va revenir qu’épisodiquement au sommaire des JT. Chaque fois, les présentateurs ne manqueront pas de le qualifier d’« oublié », ou de situation dont « on ne parle pas assez ». Mais le niveau d’analyse, lui, ne progressera guère.

Cette crise a en réalité débuté en février 2003. Deux mouvements armés réclamant un meilleur partage des richesses au profit du Darfour, région délaissée par le pouvoir de Khartoum, entrent en rébellion. Le gouvernement soudanais envoie la troupe et arme des supplétifs recrutés parmi les tribus arabes nomades, qui s’opposent depuis les années 80 aux paysans sédentaires pour l’accès aux ressources naturelles. Ces milices, appelées Janjawid, autrefois créées par la Libye pour déstabiliser son voisin tchadien, sont composées de cavaliers souvent détribalisés, qui terrorisent les populations. A l’automne 2003, les réfugiés affluent au Tchad.

Les ONG et le HCR sonnent l’alarme. En janvier 2004, la presse consacre plusieurs pages au conflit. « C’est un reportage du Monde qui m’a décidé à y aller », dit Grégoire Deniau. Son sujet passe dans Arte Reportage le 10 mars, mais il faut attendre le 13 mai pour voir apparaître le Darfour sur TF1. Et il faudra encore patienter un mois pour que France 2 et France 3 se saisissent du sujet… après Canal+. A la décharge des chaînes, reconnaissons que l’on ne se rend pas au Darfour comme à Plougastel. Grande comme la France, peuplée de six millions d’habitants, la région est difficilement accessible. Grégoire Deniau a dû acheter un cheval et une carriole pour pénétrer au Soudan ! Il y est entré clandestinement, car, à la différence de leurs confrères anglo-saxons, les journalistes hexagonaux peinent à obtenir des visas. Le pouvoir de Khartoum se méfie des Français, alliés traditionnels du voisin tchadien.

Autre difficulté, évidente, l’insécurité. Comme ses confrères, Thierry Thuillier, chef du service étranger de France 2, évoque un « syndrome irakien » : après avoir été victimes de prises d’otages, les journalistes ont déserté l’Irak sous la pression des autorités françaises. Aujourd’hui, si de nombreux reporters aimeraient partir au Soudan, leurs responsables hésitent à les mettre en péril. « Les risques sont pourtant assez minimes au Darfour : les attaques n’y sont pas permanentes comme en Irak », relativise Grégoire Deniau, aujourd’hui directeur de la rédaction de France 24.

Cette guerre insaisissable est en tout cas un défi pour la représentation télévisuelle. Le conflit ne consiste pas en un face-à-face entre deux armées : il oppose des rebelles à des milices progouvernementales qui, à cheval ou à dromadaire, opèrent par raids ponctuels. Du coup, il n’existe que trois possibilités de reportage : dans les camps de réfugiés du Tchad (la plus courante), « embedded » (1) avec les rebelles au Darfour (la plus aléatoire), cornaqué par des officiels au Soudan (la plus frustrante). « Le risque, c’est de passer quinze jours sur place sans rapporter une image valable », dit un reporter de M6. « Pour pousser l’analyse avec un éditorialiste ou un invité, il faut un support, des reportages, raconte Thierry Thuillier. Françoise Joly, d’Envoyé spécial, confirme : « Filmer des réfugiés, ça ne fait pas avancer la compréhension. » Si l’argument paraît fondé, il ne justifie pas que le magazine ait consacré en trois ans un seul sujet au Darfour. Un émouvant carnet de voyage avec Julien Clerc, ambassadeur de bonne volonté du HCR. Dans lequel rien n’est dit sur la guerre en cours… Mais, promis, un nouveau reportage est prévu pour ce début d’année.

Cette relative indifférence des chaînes serait-elle révélatrice d’un désintérêt général pour le continent noir ? « L’Afrique, tout le monde s’en fout, témoigne un ancien de TF1. Début 2004, plusieurs reporters voulaient y aller, mais “Darfour” était un gros mot pour nos supérieurs. » « L’Afrique, ça n’intéresse personne, sauf quand il y a des ressortissants français à évacuer », renchérit Grégoire Deniau. A l’automne 2006, le nouvel empressement des télés à parler du Darfour quand le conflit déborde au Tchad, où se trouvent des expatriés et des militaires français, semble lui donner raison. Mais Rony Brauman, ancien président de MSF, conteste ce point de vue. « Je ne peux pas donner une interview ou participer à un débat sans qu’on me parle du Darfour ! Le Soudan est très présent dans les médias, comparé à d’autres pays dont les populations sont aussi sacrifiées par des gouvernements criminels. »

Si les chaînes ont décidé d’y envoyer des reporters en 2004, c’est, selon lui, pour de mauvaises raisons : par crainte de « rater un nouveau Rwanda », se souvient l’ancien de TF1. « Nous avions le remords de ce qui s’était passé en 1994, les médias n’avaient pas été à la hauteur », précise PPDA.
« Incapables d’examiner le conflit en tant que tel, les médias lui plaquent ce qu’ils connaissent, réagit Brauman. Ils s’inscrivent dans une véritable vogue génocidaire ! »

Sur place, les premiers reporters français trouvent d’ailleurs beaucoup de journalistes anglo-saxons venus « chercher du génocide ». Car ce spectre qui a alerté les télés françaises n’a pas surgi de nulle part. L’emploi du terme est venu en 2004 des Etats-Unis, où, pour des raisons géopolitiques et électoralistes, républicains et démocrates se sont accordés pour l’appliquer au Darfour. George Clooney l’a ensuite relayé jusque devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en septembre dernier. Sa dénonciation du « premier génocide du XXIe siècle » (il parle même d’holocauste) est reprise par la plupart des chaînes françaises, y compris la discrète M6. En revanche, quand le même Clooney estime le 16 décembre que l’envoi de 20 000 Casques bleus est irréaliste, dangereux, et prône une solution négociée, plus personne n’en parle, excepté France 24.

Faute de débat politique sur le sujet en France, des journalistes adoptent une grille d’analyse venue des Etats-Unis. Qu’ils mélangent aux préjugés habituels sur l’Afrique, « continent des guerres et des épidémies », selon Brauman, « peuplée d’une sous-humanité qui s’entre-tue et qui ne compte pour rien », estimera Bernard-Henri Lévy sur Canal+ en juin 2004. Bref, « le coin le plus pourri de la planète » (dixit un reporter de TF1 dans Sept à huit) échappe à l’entendement de rédactions qui ont décrété qu’il était victime d’« une guerre sans enjeu international » (Arte info, mai 2004). L

e Soudan, plus grand pays du continent, carrefour entre monde arabe et Afrique noire, nouvelle puissance pétrolière, est pourtant au centre d’un jeu d’intérêts qui implique de nombreux pays. Las, aucune chaîne hertzienne ne prend la peine d’exposer ces problématiques, sauf deux dont, paradoxalement, l’information n’est pas la priorité affichée : France 5 consacre au Darfour le C dans l’air du 3 novembre dernier, et Canal+ analyse la situation à trois reprises avec des invités. Les autres continuent d’aller filmer dans des camps, la plupart du temps au Tchad, où elles pratiquent un journalisme compassionnel qui évacue toute analyse. « Avant le conflit, les peuples aujourd’hui dits “africains” se réclamaient d’abord de leur tribu (Massalit, Zaghawa, Four) et de leur pays, le Soudan », note l’ethnologue Christian Delmet, qui a passé de nombreuses années dans le pays. Mais allez dire à un journaliste pressé que des cavaliers de la tribu Reizegat ont attaqué un village Zaghawa… Africains contre Arabes, c’est quand même plus parlant ! « Du coup, on utilise un lexique prêt à l’emploi, celui de la lutte des races : puisque les Africains et les Arabes se sont toujours foutus sur la gueule, il est facile de coller à ce conflit l’image du bon Noir massacré par le fanatique musulman », dit Rony Brauman. Ainsi s’est imposée la figure quasi mythique (il n’y en a presque pas d’images) de miliciens Janjawid, cavaliers arabes armés par le pouvoir soudanais, semant la terreur et la désolation…

Dans la course aux stéréotypes, TF1 se distingue cependant par une grande sobriété. Parce que PPDA s’est rendu au Darfour en tant qu’ambassadeur de bonne volonté de l’Unicef et qu’il se dit « sensible » au sujet (2), les reportages présentés dans son JT depuis 2005 manient avec précaution (ou évitent) les termes « génocide », « Noirs », « Arabes ». Sans pour autant faire preuve d’une grande valeur informative… C

’est sur France Télévisions que l’empilement d’approximations est le plus courant. S’il a fallu quelques semaines pour que France 3 présente une carte correcte du Darfour, France 2, jusqu’en septembre 2006, ne parvient pas à le situer et place même El-Fasher, une de ses principales villes… en dehors de la région ! La géographie est enfin respectée dans le JT du 25 octobre, mais c’est pour enchaîner les clichés. David Pujadas y présente le témoignage, recueilli par la BBC, d’un mystérieux milicien Janjawid réfugié à Londres. Tout y passe : la « guérilla indépendantiste » (les rebelles n’ont jamais été séparatistes, au contraire, ils réclament une meilleure intégration) ; les « Africains » contre les « Arabes » ; les « tribus Janjawid » [ce n’est pas le nom d’une tribu, le terme signifie approximativement « cavalier de l’enfer armé d’une kalachnikov »] et enfin le « génocide », pour faire bonne mesure.

Voilà comment, d’un conflit entre tribus nomades et sédentaires pour le partage de la terre et de l’eau, d’un conflit entre le centre et la périphérie pour le partage des richesses et du pouvoir, on passe sur nos écrans à une guerre raciale, à un affrontement d’un autre âge entre sous-développés .

(1) Mot apparu pendant la seconde guerre du Golfe à propos des journalistes intégrés (embedded) aux unités américaines.

(2) Il a placé le Darfour en tête de son JT et l’a évoqué dès le début de son interview de Jacques Chirac le 14 juillet dernier.

- Pour aller plus loin :

Le magazine Entrevue de février fait également un six page sur le silence des médias et montre la faiblesse du nombre de minutes voir de secondes consacrées à la crise du Darfour. Il publie également l'affiche de Sauver Le Darfour interpellant l'ensemble des candidats à la présidentielle. www.sauverledarfour.org