La terre ne nourrit plus, la guerre, elle, rapporte

Interview De Marc Lavergne

Le Monde , 11 Janvier 2007

Marc Lavergne a dirigé l'ouvrage collectif Le Soudan contemporain (Khartala, 1989). Il a coordonné le panel d'experts envoyés au Darfour par le Conseil de sécurité de l'ONU de mai à septembre 2006.

Pourquoi surgissent en Afrique ces "guerres de la terre" que l'on voit éclater du Darfour à la Côte d'Ivoire ?

Une conjonction de facteurs explique ce phénomène. La mondialisation d'abord. Les sociétés africaines, longtemps enclavées, sont désormais connectées au monde. Cela a entraîné de nouveaux déséquilibres, notamment dans l'agriculture. Les cultures vivrières sont de plus en plus concurrencées par les produits d'importation. Les cultures de rente sont également menacées. De plus, le Web et la parabole donnent une image très valorisante des pays développés, au détriment des autres. Tout cela fait qu'en Afrique une grande part de la population, surtout la jeunesse, se sent marginalisée, voire abandonnée. L'amertume est vive, d'autant qu'il n'existe guère d'autres ressources que la terre, sans avoir, en même temps, les moyens de faire de l'agriculture intensive. L'attachement à la terre est alors de plus en plus vécu comme une contrainte, un étouffement lié à une tradition et une solidarité auxquelles personne ne croit plus vraiment.

Y a-t-il d'autres sources de conflits ?

Un deuxième facteur-clé est la pression démographique. En Afrique, la population double tous les vingt à vingt-cinq ans, sans qu'il y ait de vrais débouchés. L'industrie reste quasi inexistante, les infrastructures, la formation, insuffisantes. Hormis l'Afrique du Sud, le continent a raté le coche de l'industrialisation. Dès lors, la pression sur la terre est devenue explosive. Au Rwanda, un des objectifs des Hutus était d'éliminer 15 % des habitants des collines - des Tutsis transformés par la propagande du pouvoir en parfaits boucs émissaires - afin de récupérer leurs terres.

Ces guerres africaines présentent-elles des caractères nouveaux ?

Les acteurs ont changé. Ce ne sont plus les anciens qui mènent la guerre, mais les jeunes, souvent originaires des villes. On l'a vu au Sierra Leone, on le voit en Somalie et, à une moindre échelle, en Côte d'Ivoire. L'autorité des vieux, des rois ou des chefferies locales est ébranlée, voire balayée, les légitimités sont bouleversées. Les anciennes notabilités n'ont pas su affronter l'Occident et offrir un avenir aux jeunes. Aujourd'hui, elles le payent.

Quelle incidence ce phénomène a-t-il sur l'appropriation de la terre ?

La terre donne le déclic. Comme elle ne peut plus les nourrir, elle expulse les jeunes. La guerre, elle, rapporte de l'argent, du prestige. Au Darfour, le salaire mensuel d'un milicien janjawid va de 70 à 200 dollars, soit le revenu annuel par tête dans cette province ! La guerre donne aussi l'accès aux femmes, permet toutes les transgressions. Ces guerres sont le symptôme de sociétés qui se délitent et n'ont plus de repères endogènes. D'où le regain d'une sorte de "patriotisme de terroir" qui n'est, souvent, que l'instrumentalisation des valeurs traditionnelles recyclées à des fins stratégiques personnelles ou corporatistes. C'est vrai, y compris pour les extrémistes musulmans de Khartoum.

Si la terre n'est pas l'enjeu de la guerre, que deviennent les propriétés dont les agriculteurs sédentaires ont été chassés ?

L'agriculture est un pis-aller, mais elle reste la seule activité qui assure la survie du groupe. Au Darfour, l'objectif est de remplacer les sédentaires par les nomades, de manière à fixer ces derniers dans l'orbite de l'Etat, pour en faire des relais, voire des obligés. Dans ce schéma, une partie des agriculteurs non arabes devront rester pour cultiver la terre, mais ils seront alors en situation d'asservissement vis-à-vis de nouveaux maîtres. Cela explique pourquoi une majorité de déplacés préfèrent rester dans les camps gérés par les ONG humanitaires plutôt que de retourner sur des terres où ils seront "traités en esclaves", selon leurs termes.