Kofi Annan exhorte l'Amérique à retrouver son rôle de "leadership clairvoyant"

Philippe Bolopion

Le Monde, 12 Décembre 2006

moins de trois semaines du terme de son mandat, le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies, Kofi Annan, a exhorté, lundi 11 décembre, les dirigeants américains à faire preuve de "clairvoyance" en réinvestissant les organisations multilatérales et en respectant les droits de l'homme, "y compris dans la lutte contre le terrorisme".


Pour cette allocution, présentée par ses proches comme "l'un de ses derniers grands discours", Kofi Annan, qui passera le relais, le 1er janvier 2007, au Sud-Coréen Ban Ki-moon, s'est rendu à Independence, dans le Missouri, dans la bibliothèque présidentielle de Harry Truman, un "champion de l'Organisation (des Nations unies) dans ses premières années", a-t-il dit. Le secrétaire général a déclaré, citant à dessein le successeur de Franklin D. Roosevelt, que "la responsabilité des grands Etats est de servir, et non de dominer, les peuples du monde".

Affirmant que les Etats-Unis ont "historiquement été à l'avant-garde du mouvement des droits de l'homme", Kofi Annan a estimé que "ce leadership ne peut être maintenu que si l'Amérique reste fidèle à ses principes, y compris dans la lutte contre le terrorisme". "Lorsqu'ils semblent abandonner leurs propres idéaux et objectifs, leurs amis à l'étranger sont naturellement troublés", a-t-il ajouté, sans jamais mentionner le conflit en Irak ou la prison de Guantanamo Bay.

Dans un monde où les menaces, terroristes ou sanitaires, ne connaissent pas de frontières, "aucun pays ne peut assurer sa sécurité en tentant d'imposer sa suprématie à tous les autres", a prévenu M. Annan, tirant les leçons de dix années à la tête de l'ONU au cours desquelles sa relation avec les Etats-Unis s'est rapidement détériorée, lorsqu'il a jugé "illégale", en 2003, la guerre en Irak.

Les Etats "avec le pouvoir d'intervenir" ont aussi, selon Kofi Annan, pour responsabilité de "protéger les populations du génocide" et des crimes graves, au besoin par "le muscle militaire", mais n'ont "manifesté qu'un intérêt de pure forme" face aux "meurtres, viols et famine auxquels le peuple du Darfour est soumis".

Kofi Annan a par ailleurs appelé Washington à "faire plus, et urgemment, pour prévenir ou ralentir le changement climatique", lutter contre "la pauvreté abjecte" et "sauver" le cycle de négociations de Doha destiné à ouvrir les marchés agricoles des pays riches.

Affirmant que "la civilisation (est) en jeu", Kofi Annan a conclu en interpellant son auditoire : "Vous, Américains, avez fait tant, au cours du siècle dernier, pour bâtir un système multilatéral efficace, avec les Nations unies à son coeur. En avez-vous moins besoin aujourd'hui, et a-t-il moins besoin de vous qu'il y a soixante ans ? (...) Pour fonctionner, ce système a désespérément besoin d'un leadership américain clairvoyant, dans la tradition de Truman. Je prie pour que les dirigeants américains d'aujourd'hui et de demain le fournissent."

La secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a regretté, dans un entretien accordé à l'AFP, "une occasion manquée" d'évoquer "tout le travail accompli ensemble", alors que des élus républicains s'en sont pris à la gestion de Kofi Annan.