L’indignation, faute d’engagement

Mustapha Hammouche

Liberté, Quotidien Algérien, 03 Janvier 2007

Le Herald Tribune d’hier, repris, le même jour, par le site du Monde, a révélé que les États-Unis ont tout fait pour retarder l’exécution de Saddam Hussein.
Bien sûr, l’information est à prendre avec précaution. Mais l’on peut constater que personne n’a demandé au gouvernement irakien de s’expliquer avant d’enrager contre l’Amérique.

L’anti-américanisme ouest-européen soutient notre indignation, histoire de nous faire enregistrer sa différence. Si l’histoire n’était pas là pour nous rappeler que nous avons récemment éprouvé les termes du respect des humanités et des cultures par l’Europe, on pourrait croire que les Lumières rayonnent toujours au-delà du Marché Commun.

Au-delà des ressentiments justifiés contre une superpuissance arrogante, unilatéraliste, intéressée et hégémonique, il y a quelque chose de commode en ce que cette indignation nous dispense, de notre côté, comme à chaque épreuve, de nous interpeller sur ce que nous avons fait de notre présent et de nous résoudre à concevoir enfin notre destin. Tant qu’il y aura l’Amérique pour assumer nos déboires !

La colère projetée sur l’ennemi venu de loin ne nous impose même pas le devoir et l’effort d’une utile introspection. L’exécution de Saddam ne pose tout de même pas la seule question du choix de la date. Or, tout se passe comme si l’offense symbolique ne sert qu’à nous exempter d’affronter toutes les interrogations auxquelles nous invite cette tragique fin de règne.

Qu’est-ce qui a rendu cela possible ? N’est-ce pas d’avoir fermé les yeux sur les dérives dictatoriales de nos dirigeants qui a permis la profanation de nos intimités nationales et, par la suite, de nos dignités culturelles ? Si, aujourd’hui, sous l’occupation, nous assistons à une guerre de règlement de comptes confessionnelle sous occupation, au lieu d’assister à une guerre de libération, c’est que nous avons laissé quelque chose pourrir en Irak. Qu’ont fait les opinions arabes et musulmanes, qu’ont fait ses pairs pour obliger Saddam à s’assurer la légitimité qui, seule, prémunit les régimes de la vulnérabilité internationale.

Mais une démarche autoconstructive d’une nation ou d’un ensemble nécessite de s’investir, comme citoyens, comme sociétés ou comme forces politiques. Avec les risques qui s’attachent à un tel engagement. Or, il est plus commode de fermer les yeux sur les égarements des siens, et de s’émouvoir, plus tard, des abusives interventions extérieures que ces dérives auront justifiées. Que fait-on aujourd’hui pour stopper la dérive du Darfour ? Nous faudra-t-il fermer les yeux sur le massacre et attendre de nous émouvoir d’une ingérence qui viendra peut-être, un jour, frapper le régime génocidaire du Soudan. ?

Nous, qui, en Algérie, avons connu l’ingérence virtuelle mais accablante du “qui tue qui ?”, connaissons la contrainte de l’interventionnisme, même quand il ne se traduit pas par une intervention physique. Mais, par l’épreuve du terrorisme, nous avons aussi découvert la vanité de l’indignation tardive quand la démission l’a précédée et encouragé tous nos excès.
C’est notre passivité qui a rendu la tragédie irakienne, et d’autres, possibles. C’est peut-être de cela qu’il faut d’abord s’indigner. D’autant plus qu’elle nous prépare d’autres drames.