Au Darfour, des massacres et du pétrole,

Par Bernard Kouchner

Le Monde, 27 Décembre 2006

Darfour. Un nom qui sonne comme un aveu d'impuissance collective mâtinée de compassion. Un nom lointain surtout, énième symbole de ces massacres exotiques auxquels on ne comprend pas grand-chose et face auxquels on s'estime impuissant. Après la Somalie et le Rwanda, voici donc de nouvelles victimes qui viennent heurter la conscience de l'Occident et lui demander de l'aide. Que leur répondons-nous ?
Avant toute chose, reprenons les faits : ils sont moins complexes qu'il n'y paraît, moins lointains qu'ils n'en ont l'air. Le Darfour, c'est une région occidentale du Soudan, à la frontière de la Libye, du Tchad et de la République centrafricaine, dans la vieille zone d'influence britannique, à la limite des anciennes colonies françaises. Le Soudan est gouverné par Omar Al-Bachir, parvenu au pouvoir par un coup d'Etat militaire et soutenu par un régime musulman intégriste. Au Darfour, territoire de la taille de la France abritant 6 millions d'habitants majoritairement noirs, certains dirigeants, issus des populations sédentaires musulmanes, ont tenté, depuis une quinzaine d'années, de construire une opposition démocratique et laïque. En représailles, le général Bachir a laissé se développer (à moins qu'il ne les ait armées et payées) des milices arabes, des musulmans blancs, des nomades, les janjawids, dont les raids meurtriers font régner la terreur parmi les populations civiles
La suite est plus connue : massacres abominables, villages rasés, femmes systématiquement violées, enfants brûlés, populations pourchassées, affamées, entassées dans des camps de fortune, au Tchad notamment. Au total, près de 300 000 personnes sont mortes et des millions sont déplacées. Et, comme souvent, le silence de la communauté internationale malgré quelques résolutions de l'ONU reconnaissant notamment l'existence de crimes contre l'humanité, et malgré les alertes de l'ancien secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, qui, le premier, avait parlé de génocide pour qualifier les crimes du régime de Khartoum.
Cette querelle habituelle sur un mot souvent galvaudé ne doit pas faire sourire. A l'époque, le ministre français des affaires étrangères avait affirmé qu'il ne s'agissait pas d'un génocide et avait paru se ranger sous la bannière de Khartoum. Le Conseil de sécurité de l'ONU ne sut faire prévaloir une attitude volontaire, et la protection des populations civiles du Darfour ne put être assurée. Des forces de l'Union africaine furent dépêchées sur place, lesquelles demeurent trop peu nombreuses, mal payées et sans matériel moderne. On attend désespérément un engagement militaire de l'ONU. Mais viendra-t-il ?
Voilà pour les faits, d'une triste simplicité. Des milices arabes poursuivant des populations noires, des musulmans intégristes tentant d'imposer la charia à des musulmans modérés, un conflit ethnique et un Etat complice. Sauf que du pétrole a été trouvé au Darfour, faisant de cette région oubliée un enjeu d'importance. Sauf que la Chine, comme à son habitude peu regardante sur les méthodes, soutient, finance et arme Khartoum pour s'assurer plus tard du contrôle des richesses. Sauf que les Etats voisins, notamment nos alliés du Tchad et de la Centrafrique, sont aujourd'hui menacés au point que pèse sur toute la région un risque de déstabilisation majeure. Sauf que des régimes islamistes excessifs tentent d'étendre leur influence du nord vers le sud et de l'est vers l'ouest de l'Afrique. A la réalité du génocide s'ajoute désormais le risque d'une crise internationale de grande ampleur, dans une zone d'influence directe de la diplomatie française.
Et que fait l'Europe ? Elle signe son entrée dans un coma léger.
Que fait la France ? Elle hésite, comme si cette crise ne nous concernait pas directement. Elle affirme que la situation est complexe et exige qu'elle ne s'y engage pas trop. Triste tergiversation d'un pays considéré comme le défenseur des droits de l'homme, qui inventa l'ingérence humanitaire et eut l'ambition de faire entendre dans le monde une voix qui porte. Triste constat d'une puissance devenue presque inexistante en Afrique, là pourtant où elle est le plus attendue.
Oui, nous avons quelques centaines de soldats qui mettent en application les traités et les accords signés avec le Tchad et la République centrafricaine. Et, récemment, le gouvernement a évoqué, avec raison, l'augmentation de cette présence de protection aux frontières. Alors, puisque l'action est engagée, rendons-la victorieuse. Sauvons au moins les corps, comme disaient, ensemble, Raymond Aron et Jean-Paul Sartre à propos des boat people.
Au moins réagissons devant la souffrance et les morts de faim. Les camps de réfugiés ne suffisent pas. A partir du Tchad, avec l'accord du gouvernement de N'Djamena, qu'il nous faut convaincre, des volontaires du secours devraient pouvoir établir un corridor humanitaire sécurisé par la communauté internationale et ravitailler en vivres et en médicaments les populations isolées et terrorisées qui survivent encore. Sinon, dans quelques années, nous nous demanderons pourquoi nous n'avons pas fait assez.
Si la crise du Darfour apparaît comme une crise lointaine, complexe, inextricable, si personne n'est exempt de fautes, les enjeux qu'elle suscite sont au coeur même de ce qui devrait fonder notre diplomatie. Défense des droits de l'homme, secours aux populations civiles victimes de massacres, guerre contre le fanatisme islamique, soutien aux démocrates et aux laïques, maintien d'une présence française forte en Afrique, définition d'une ligne de conduite à la fois autonome et responsable à l'égard de nos alliés américains, lutte contre l'entreprise chinoise d'achat de l'Afrique au mépris de toute considération morale et politique... Il y a là bien des raisons pour que la France sorte de son mutisme et affirme une ligne claire, à la hauteur des attentes de nos amis africains, à la hauteur de notre histoire et de nos ambitions.
Les candidats à l'élection présidentielle, qui font aujourd'hui assaut d'initiatives diplomatiques dont le but principal semble être d'obtenir quelques photos avec des chefs d'Etat, seraient, je crois, mieux inspirés de se saisir de ce dossier pour affirmer les valeurs qui guideront leur politique, pour rompre aussi avec l'impuissance masquée de rodomontades et les atermoiements qui nous tiennent lieu de doctrine diplomatique depuis dix ans. Nous serons nombreux à l'écoute de leurs engagements. Les Français, auxquels on promet de nécessaires débats sur la sécurité ou la vie chère, ont aussi le droit d'être informés des drames qui les concernent directement.
Les 10 000 civils qui sont massacrés chaque mois au Darfour ont besoin de nous. Les populations des Etats voisins, qui voient les assauts des islamistes armés par la Chine rester impunis, ont besoin de nous. L'Afrique a besoin de nous. Sommes-nous, serons-nous condamnés à décevoir éternellement nos alliés et à faire sourire nos adversaires ?