Sommations européennes sur le Darfour

Monique Mas

Rfi, 27 Juillet 2006

Réunis à Bruxelles ce 26 juillet, les ministres européens des Affaires étrangères demandent au Conseil de sécurité de l'Onu d’adopter une résolution menaçant le Soudan de sanctions s’il ne met pas fin comme promis aux exactions des milices pro- gouvernementales dans le Darfour. A la veille de ce nouveau coup de semonce européen, le Premier ministre britannique, Tony Blair, avait envisagé la possibilité d’intervenir militairement au Soudan. Dénonçant une croisade lancée au moment où le Darfour s’immisce dans la campagne présidentielle américaine, Khartoum s’appuie sur l’Egypte pour gagner du temps et demande à la Libye de lancer une médiation au Darfour.

«Il n'y a aucune indication que le gouvernement du Soudan ait pris des mesures concrètes et vérifiables pour désarmer et neutraliser les milices armées, y compris les janjawid», confirment les 25 Européens. Ils appellent donc «le Conseil de sécurité de l'Onu à adopter une résolution sur d'autres mesures à prendre, y compris l'imposition de sanctions, si le gouvernement du Soudan ne respecte pas immédiatement ses obligations et engagements». Toutefois, le chef de la diplomatie néerlandaise Bernard Bot, dont le pays préside l'UE, n’a pas semblé complètement hermétique au discours de son homologue soudanais, Mustafa Osman Ismaïl, venu le rencontrer samedi à Bruxelles. «Nous sommes actuellement dans une phase où le gouvernement du Soudan a promis de coopérer. Nous attendons de voir s'il va respecter ses obligations», indique en effet Bernard Bot.

Si, comme le dit le ministre des Affaires étrangères allemand, Joschka Fischer, «il y a eu un large accord pour dire qu'il faut imposer des sanctions si le gouvernement du Soudan ne remplit pas dans des délais très courts ses engagements», son homologue français Michel Barnier, lui-même à la veille d’une visite au Darfour, souligne que l’Union européenne veut «soutenir les efforts de l'Union africaine qui prend toutes ses responsabilités pour surveiller les conditions du cessez-le-feu», avec une soixantaine d’observateurs militaires et un contingent de quelque 300 hommes. Une équipe d'experts européens civils et militaires pourrait se rendre sur place pour voir comment l'UE peut aider la mission d'observation de son homologue africaine, et donc se garder d’intervenir directement au Darfour.

- Les Britanniques envisagent l’envoi de 5 000 hommes

Les Etats-Unis, l’Europe et les Nations unies viennent d’obtenir le renfort explicite du Pape par la bouche du président du Conseil pontifical Cor Unum, le ministère du Vatican chargé de coordonner l'aide extérieure de l'Eglise catholique. De retour d’une visite de terrain de quatre jours dans le Darfour, Mgr Paul Josef Cordes exhorte en effet lui-aussi les autorités soudanaises à se rendre aux arguments internationaux et à «collaborer» au plus vite. Ces propos catholiques interviennent au moment où les Américains durcissent le ton et où les Britanniques évoquent l’idée d’une intervention militaire, une «croisade» contre l’islam selon Khartoum.

Contrairement au secrétaire d’Etat, Colin Powell, qui s’était refusé à qualifier de génocide le conflit de l’Ouest soudanais, le Congrès américain vient d’adopter une résolution selon laquelle «les atrocités ayant eu lieu dans le Darfour relèvent du génocide». Londres n’est pas en reste, comme ancienne puissance coloniale et principal bailleur de fonds actuel. «Nous avons la responsabilité morale de traiter cette affaire, et de la traiter par tous les moyens possibles», indiquait le 22 juillet le Premier ministre britannique, Tony Blair. «Le cas échéant, nous serons capables d'aller au Soudan. J'imagine que nous pourrions réunir très rapidement une brigade», soit quelque 5.000 hommes, renchérissait ce 25 juillet le chef d'état-major des forces armées britanniques, le général Mike Jackson. De son côté, l'Australie a fait savoir qu’elle fournirait des casques bleus aux Nations unies, en cas de besoin.

L’UE, les Etats-Unis et les Nations unies tiennent ouvertement le régime islamo-militaire d’Omar Al-Béchir pour responsable du désastre humain enregistré en dix-sept mois d’affrontements au Darfour. Ceux-ci auraient déjà fait 50 000 morts, un million de déplacés et 150 000 réfugiés, en particulier au Tchad. Début juillet, devant Colin Powell et Kofi Annan, puis une semaine plus tard devant l’Union africaine, Omar Al-Béchir s’était engagé à désarmer les milices arabes dites janjawid qui mettent à feu et à sang les villages peuplés de Four et de Zaghawat d’où sont issus les deux groupes armés rebelles qui ont lancé l’offensive contre Khartoum en février 2003.

- La Russie et la Chine s’opposent à des sanctions

«Je regrette de devoir dire que des attaques de milices janjawid continuent d'avoir lieu», déplorait Kofi Annan le 21 juillet, tandis qu’aux Etats-Unis, le Darfour devenait un enjeu électoral d’importance présidentielle. Tout en se refusant à reprendre la comparaison avec le Rwanda qui court les cénacles politico-médiatiques, Colin Powell impute lui-aussi clairement la responsabilité du conflit aux autorités soudanaises. «Puisqu'elles l'ont déclenché, elles peuvent l'arrêter. Et que les choses soient claires: elles s'exposeront à des conséquences si elles ne l'arrêtent pas», répétait-il jeudi dernier après s’être rendu sur place fin juin.

Washington a préparé pour le Conseil de sécurité de l’Onu tout une série de résolutions de sanctions contre le Soudan. Mais au moins deux des membres permanents du Conseil, la Russie et la Chine rejettent l’idée de sanctions et demandent que le texte se contente de prévoir des «actions supplémentaires» si le gouvernement ne désarme pas ses milices dans un délai de trente jours. Le Pakistan et l’Algérie sont aussi de cet avis. Et le ministre soudanais des Affaires étrangères, Osman Ismaïl, avait pris son bâton de pèlerin pour tenter de convaincre les Européens de ne pas suivre les Etats-Unis où, selon lui, «des députés des deux partis visent l'électorat noir et se présentent comme les protecteurs des intérêts africains», dans la perspective de la présidentielle du 2 novembre prochain.

Après Paris, le diplomate soudanais était vendredi à Bruxelles où il a sagement écouté le chef de la diplomatie européenne, Javier Solana, lui demander une fois de plus la tête des janjawid. «Il faut comprendre que nous appliquons un plan et que cela se fait par étapes», a-t-il plaidé, refusant par avance toute «assistance militaire» étrangère en dehors de celle de l’Union africaine. «Pourquoi devrions-nous nous précipiter et évoquer une intervention militaire alors que la situation s'améliore» au Darfour, s’est interrogé tout haut le chef de la diplomatie soudanaise, faisant valoir la capture de «plus de cent membres des milices janjawid» et la sévère punition infligée dans les premiers procès (une main et un pied coupés) comme gages de bonne foi.
Une «Armée de Mahomet» contre une éventuelle Force occidentale.

Donner à Khartoum «le temps nécessaire» pour remplir ses engagements au Darfour avant de lui imposer des sanctions, c’est ce que suggère l’Egypte aux Etats-Unis et à l'ONU. Ce sera sans doute encore le message du président Hosni Moubarak à Colin Powell qui est attendu au Caire mercredi prochain pour discuter Moyen-Orient, mais aussi Soudan. En attendant, à Khartoum, le président Al-Béchir a saisi l’occasion de la prière du vendredi pour dénoncer toute perspective militaire extérieure comme une manifestation de la malveillance internationale. «L'objectif véritable de la campagne internationale n’est pas de dénoncer la situation dans la région troublée du Darfour, mais de donner un coup d'arrêt à la progression de l'islam dans le pays», estime-t-il. Dimanche, il a reçu le renfort d’un groupe jusqu’alors inconnu, une «Armée de Mahomet» exhortant les fidèles à se préparer à combattre les forces occidentales au cas où elles interviendraient au Darfour.

«Nous avons vu et entendu parler d'ingérence américaine et britannique au Darfour et il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'une croisade sans relation avec les citoyens du Darfour», disent des tracts distribués dans une mosquée de la capitale soudanaise et appelant à la formation d’une «Armée de l’islam». De leur côté, les rebelles du Darfour appellent au contraire de leurs vœux une intervention extérieure qui changerait la donne. Le 18 juillet dernier, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE) et le Mouvement/Armée de libération du Soudan (MLS) ont claqué la porte de l’Union africaine qui tentait une conciliation à Addis-Abeba. Ils refusent d’engager des négociations directes avec Khartoum tant que ce dernier ne désarme pas au Darfour.

Privilégiant le bilatéral arabo-africain, Omar Al-Béchir a demandé dimanche à son homologue libyen, le colonel Kadhafi, de «parrainer des négociations de paix sur le Darfour». Tripoli et Khartoum avait déjà conclu le 15 juillet dernier un accord pour l'ouverture d'un corridor humanitaire depuis le territoire libyen jusqu'au Soudan et au Tchad pour l'acheminement de l'aide aux déplacés du Darfour. La Libye partage le point de vue égyptien sur le Soudan, pays pétrolier mais aussi hinterland géostratégique pour Le Caire. Ce week-end, les chefs de la diplomatie et des services de renseignements égyptiens étaient d’ailleurs à Tripoli pour une série de réunions de concertation.