Vaste offensive des forces soudanaises et de leurs milices

Jean-philippe Rémy

Le Monde, 23 Novembre 2006

Jamais, depuis début 2004, le Darfour n'avait subi d'attaques d'une telle ampleur de la part des forces armées soudanaises, appuyées par les milices passées à la postérité de l'horreur sous le nom de janjawids.

Il y a trois ans, une grande offensive, commencée fin 2003, avait déplacé 2,5 millions d'habitants, qui s'entassent encore, à ce jour, dans des camps. Les combats avaient alors provoqué la mort d'environ 200 000 personnes. Depuis, la situation militaire est restée figée, jusqu'au lancement d'une nouvelle offensive.

Les quelque 30 000 soldats amenés en renfort, essentiellement dans le nord du Darfour, et les milices recrutées massivement dans toute la région, sont entrés en action. Depuis plusieurs semaines, des attaques ont été menées dans le secteur de Jebel Moun, près de la frontière tchadienne, bastion de l'un des mouvements rebelles du Darfour, le Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM).

Le modèle en est connu : des miliciens fondent sur les villages, brûlent, pillent et tuent, dans le but de chasser la population, tout en menant conjointement des attaques contre les rebelles aux côtés des forces gouvernementales régulières. A présent, des attaques similaires ont lieu dans cinq zones différentes. "On brûle dix à quinze villages à la fois, ces jours-ci", s'émeut une source onusienne.

L'un des axes principaux de l'offensive se trouve dans la région de Birmaza, dans le nord du Darfour. C'est là que devait avoir lieu, dimanche 19 novembre, une grande conférence de réunification des commandants des factions du Mouvement de libération du Soudan (SLM), l'autre organisation rebelle darfourienne. Cette conférence, pour Khartoum, est inacceptable. Outre qu'elle risque, à brève échéance, de renforcer les troupes rebelles, elle est aussi soutenue, discrètement, par la communauté internationale.

Or Khartoum a parié sur les divisions de la rébellion et sur une "solution militaire", selon un observateur. Une "pacification" par les armes a pour objectif de faire la démonstration de l'inutilité d'une force des Nations unies, dont le déploiement, prévu par la résolution 1706 du Conseil de sécurité votée le 31 août, devait amener plus de 20 000 casques bleus au Darfour. Khartoum s'oppose formellement à ce déploiement, jugé menaçant pour la solidité du pouvoir central, au point que le président soudanais, Omar Al-Bachir, a appelé sa population au "djihad" contre les membres d'une force internationale.


OBSERVATEURS IMPUISSANTS


La question devrait rester suspendue jusqu'au 31 décembre, date à laquelle prendra fin le mandat de la force de l'Union africaine au Darfour (MUAS). Les hommes de la MUAS, faute de moyens et d'un mandat approprié, sont cantonnés au rôle d'observateurs impuissants de la dégradation de la situation.

Le 1er janvier 2007, ils devraient être remplacés par une force qui reste à définir. Les Nations unies ont proposé la création d'une force "hybride" sur la base de la MUAS, à laquelle s'adjoindraient d'importants moyens onusiens. Les termes de ce mélange restent à définir.

Le calendrier est donc serré pour Khartoum. Le gouvernement dispose d'un mois pour brûler le Darfour et faire son choix parmi les treize initiatives concurrentes, certaines confidentielles, pour trouver une solution à la crise. La dernière en date, lancée conjointement par la Libye et l'Egypte, s'oppose au déploiement onusien, qualifié par le colonel Kadhafi de nouveau "colonialisme".

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne étudient depuis plusieurs semaines, à un niveau technique, les possibilités de frappes aériennes contre des objectifs militaires soudanais. Ils ont donné jusqu'au 31 décembre au Soudan pour trouver une solution à la crise.