La guerre a repris dans la province soudanaise, où errent quelque 225 000 personnes

De Notre Envoyé Spécial à Kutum T. B..

Le Figaro, 24 Novembre 2006

L'Union africaine, sans l'appui de l'ONU, peine à stabiliser une région dévastée par près de quatre années de guerre.

« ON A L'IMPRESSION d'être dans un mauvais western. On est isolés dans un petit poste avancé, entourés d'ennemis, et on attend l'arrivée de la cavalerie, qui ne vient pas. » Le soldat sud-africain n'en dira pas plus. Avec une poignée de ses compatriotes, ce grand gaillard s'échine depuis plus d'un an à protéger Kutum, une petite cité plantée au milieu du désert au nord du Darfour. Une mission aussi impossible pour lui que pour les 7 000 autres hommes de la Mission de l'union africaine (Amis), déployés dans cette province de l'ouest du Soudan ravagée par trois ans de guerre civile. Autour de Kutum et partout dans la région les combats et les massacres de civils se poursuivent presque quotidiennement. Le Darfour menace de sombrer dans le chaos, sous les yeux d'une communauté internationale impuissante.

Le colonel Richard Lourens, commandant sud-africain du secteur, ne l'ignore pas : « La situation s'est détériorée. Nous manquons de matériel et de renseignements pour être efficaces. Nous avons aussi besoin rapidement de renforts pour protéger les réfugiés et ne pas perdre définitivement leur confiance. » À Kutum, ils sont près de 24 000 dans le seul camp de Kassab, entassés dans un dédale de cases en boue séchée. Dans les regards se lit la peur qui n'a jamais quitté ces villageois noirs, arrivés à pied durant l'année 2004, en fuyant les tueries dans les campagnes et les incendies de villages. La sécurité, qu'ils recherchaient en ville, demeure toute relative. Les djandjawids, ces miliciens arabes recrutés et armés par le gouvernement de Khartoum, rôdent.

« Ils sont à moins de cinq kilomètres du camp, assure un employé d'une organisation humanitaire qui apporte vivres et soins aux réfugiés de Kassab. Ils viennent la nuit, ils pillent, harcèlent les réfugiés, avant de repartir tranquillement. Obéissent-ils à des ordres ? Tout ce que l'on sait, c'est que le nombre des attaques ne cesse d'augmenter depuis deux mois. » Des rezzous auxquels les chefs du camp n'essaient même plus de s'opposer. « Que peut-on faire ? Tout ce que l'on veut, c'est un peu de sécurité pour vivre un peu mieux », glisse l'un d'eux. La paix, il n'y croit plus.

Un calcul funeste

Il semble loin, le 5 mai dernier. Ce jour-là, à Abuja, au Nigeria, le gouvernement soudanais et le principal groupe insurgé noir, le Mouvement de libération du Soudan (MLS), dirigé par Mini Minawi, signaient un accord de paix. Cet accord, obtenu à l'arraché et sous la pression de la communauté internationale, prévoit un cessez-le-feu, un désarmement des belligérants, des compensations pour certaines victimes de guerre et un poste à Khartoum pour l'ex-leader rebelle. Mais nul ne prête alors attention à l'hostilité d'un groupe minoritaire, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE), qui refuse de se joindre à un accord qu'il qualifie d'« insuffisant ». « Ce texte fut la première grave erreur commise par les médiateurs internationaux. Tout le monde savait que c'était une cote mal taillée, très favorable aux intérêts gouvernementaux. Mais l'idée était qu'une fois le texte adopté chacun finirait par s'y rallier », rappelle un fonctionnaire de l'ONU.

Le calcul se révélera funeste. Minée par des ambitions personnelles, la rébellion, loin de rendre les armes, se déchire. Les rivalités, aiguisées par les autorités de Khartoum, tournent à l'affrontement armé entre factions. Le Darfour ne compte désormais pas moins de huit groupes rebelles plus ou moins antagonistes. Dans les camps de réfugiés, les divisions autour de l'accord avivent les tensions entre les communautés. « Le gouvernement a manipulé tous les acteurs pour diviser et mieux régner. Cela rend de nouvelles négociations et leur intégration à l'accord initial très complexes, car les rébellions n'ont que rarement des revendications claires, si ce n'est l'opposition au gouvernement », avoue un diplomate.

Dès l'été, le Front de rédemption nationale (FRN), une alliance de plusieurs groupes tout juste formée, reprenait la lutte contre Khartoum, enflammant le nord du Darfour. « Nous avons vu la situation se dégrader très rapidement. Des combats ont éclaté, aussi violents qu'au début du conflit mais sans que l'on sache s'ils étaient le fait de luttes entre groupes, d'actions de bandits ou d'offensives de l'armée », assure-t-on chez Médecins sans frontières.

Le 6 juillet, une attaque contre des villages supposés acquis au FRN fait 71 tués et 103 blessés. On recense également 39 femmes violées. Le raid, sans doute oeuvre de djandjawids, en annonce d'autres tout aussi meurtriers. Selon le programme alimentaire mondial, quelque 225 000 personnes errent aujourd'hui sans la moindre aide, à la merci des miliciens.

Conscientes des risques de voir le Darfour imploser, les Nations unies tentent d'étouffer cette résurgence des violences. Sous la houlette de Washington, le Conseil de sécurité adopte, le 31 août, une résolution qui prévoit le déploiement de 20 600 Casques bleus et policiers au Darfour. Une initiative que rejette brutalement le président soudanais, Omar el-Béchir. « Ce fut la seconde erreur de la communauté internationale. La menace ne fonctionne pas avec ce gouvernement. Les tenants de la ligne dure qui prônent une solution militaire au conflit sont revenus en cour », affirme encore le fonctionnaire de l'ONU. De fait, Khartoum accélère dès lors l'envoie de militaires dans la province rebelle. Près de 20 000 hommes sont massés essentiellement autour d'el-Fasher, la capitale du Darfour.

«Une machine infernale»

Mais l'offensive contre le FNR s'est soldée par un cuisant échec. « L'armée a perdu deux batailles avec des pertes très importantes. Le moral de l'armée gouvernementale au nord Darfour est très bas », écrit Jan Pronk, le représentant spécial de Kofi Annan. En réponse, Khartoum n'hésite pas à remobiliser et à réarmer les milices janjawids, les dotant de voitures et de lance- roquettes. Des groupes auraient été entraînés puis intégrés à l'armée régulière. La semaine dernière, Jar el-Neby, commandant du NRF, a dénoncé deux attaques menées conjointement par l'armée et les milices arabes. L'Union africaine a condamné ces assauts, en confirmant que « la guerre au Darfour a repris ».

Mais, aux yeux d'un diplomate européen, le plus inquiétant est ailleurs : « Le gouvernement est en train d'armer et de mobiliser des tribus arabes qui étaient jusqu'alors restées neutres au nom d'une lutte pour»l'arabité* contre l'Occident et ses alliés noirs. Si nous ne trouvons pas un moyen d'arrêter cette dérive, la confrontation tournera en un affrontement racial qui se répandra dans toute la région. Le gouvernement soudanais lui-même sera incapable d'enrayer cette machine infernale. »