Darfour : origines et bilans d’un génocide (3ème partie)

Serge Farnel

Metula News Agency, 04 Août 2006

Tirant les leçons des pourparlers entre Khartoum et le Sud-Soudan, qui avaient démontré que les autorités soudanaises n’étaient sensibles, en dernier ressort, qu’au langage des armes, les tribus africaines de l’Ouest avaient, à leur tour, décidé de faire entendre leur désir de ne plus être mises à l’écart du partage des richesses du pays.

C’est ainsi qu’en février 2003, une insurrection éclata au Darfour. 300 hommes attaquèrent des soldats de l’armée soudanaise dans la ville de Golu. Le niveau d’organisation du coup de force inquiéta les autorités, dont la réaction fut, après une vaine tentative de négociation, de lancer un ultimatum au mouvement rebelle, qui disposa de 10 jours pour se rendre. Ce qu’il ne fit pas.

Ce mouvement, qui allait bientôt prendre le nom de Sudan Liberation Army (SLA), était essentiellement formé des milices Four qui avaient, 5 ans plus tôt, lutté contre les milices arabes, ce qui ne l’empêcha pas de recruter parmi d’autres ethnies africaines, principalement parmi une jeunesse scolarisée, afin de minimiser le risque de violence à l’encontre des populations civiles. Bien que laïque, le SLA s’était allié, aussi bien sur le plan financier que logistique, au Justice and Equality Movement (JEM), dont les dirigeants étaient alors liés au mouvement fondamentaliste.

Suite à la prise de possession, par le SLA, en avril 2003, de l’aéroport de la plus grande ville du Darfour, El-Fashir, Khartoum décréta l’état d’urgence dans la province de l’ouest soudanais, le président el-Béchir saisissant cette occasion pour mettre sur pied une Task force (une force expéditionnaire). Il fallait faire d’autant plus vite que les négociations de paix avec le Sud prévoyaient un gouvernement de coalition, et qu’une fois que la branche politique du SPLA aurait intégré l’exécutif soudanais, il y avait fort à parier que les islamistes de Khartoum n’auraient plus été en mesure de « gérer » la crise du Darfour comme ils l’entendaient.

Un autre élément serait, selon l’analyse de Gérard Prunier, dans son ouvrage Le Darfour, un génocide ambigu (La Table ronde ; novembre 2005 ; 19,50 €), venu renforcer le caractère d’urgence d’une « résolution », fut-elle sanglante, de la crise darfourienne. Contrairement au soulèvement du Sud-Soudan, composé en majeure partie de Chrétiens, les « gens de l’Ouest » étaient, quant à eux, essentiellement musulmans. C’étaient donc, à l’ouest du Soudan, des parents des « gens de Khartoum » qui s’insurgeaient. Ainsi n’était-ce pas seulement la périphérie qui était ici menacée par l’insurrection du Darfour, mais bien le centre même du système. Khartoum allait considérer cette menace suffisamment vitale pour justifier tous les moyens permettant d’enrayer l’insurrection en cours dans cette partie du pays.

Et parmi l’ensemble des moyens mis à la disposition des autorités soudanaises, Prunier suggère une des raisons pour lesquelles fut choisi le massacre systématique de tribus africaines. Il s’appuie, à cet effet, sur les propos que tint le père de la révolution chinoise, Mao-Tse Tung, considérant que « les guérillas doivent être dans le peuple comme un poisson dans l’eau ». Et de conclure, enfin, à l’appui de la maxime maoïste, que, ne parvenant pas à se saisir d’un poisson trop vif, le gouvernement soudanais allait bientôt tenter d’en « assécher la mare ».

Or pour ce faire, l’Etat-major soudanais dut prendre en compte le fait que l’armée régulière étant composée de nombreux soldats originaires du Darfour, il ne pouvait compter sur leur loyauté. Un tri fut donc effectué afin de filtrer les soldats que l’on envisageait de déplacer du sud vers l’ouest du pays.

Mais la Task force n’allait pas se contenter des troupes de l’armée régulière. Aussi envisagea-t-elle de faire appel aux miliciens « arabes » à cheval : les janjawids, qui signifie hordes à cheval. Créés en 1988, ils regroupaient aussi bien des bandits de grands chemins que des criminels de droit commun, des étrangers, des chômeurs ou encore des membres d’ethnie sans dar. C’est le cheikh Moussa Hilal qui, sur les ordres du vice-président du Soudan, Ali Osma Mohamed Taha, fut chargé, après avoir été relâché de prison pour la « bonne » cause, de recruter les janjawids au Darfour. Nombre de recrues reçurent alors des uniformes de l’armée soudanaise tandis que les tribunaux d’exception furent dissous, afin de permettre aux pogromistes d’opérer sans risquer d’encourir un retour de bâton.

Le président tchadien Idriss Déby, qui avait jusqu’alors apporté son soutien à la politique répressive de Khartoum, dut bientôt faire face au mécontentement de ses proches collaborateurs originaires de la tribu Zaghawa, dont les membres vivaient de part et d’autre de la frontière tchado-soudanaise. Leurs familles et leurs amis étaient, en effet, dans le collimateur de la terrible répression.

En juin 2003, une ultime tentative de négociation, emmenée par le ministre soudanais de l’Education, d’origine darfourienne, fut torpillée par son chef de parti, qui parvint à obtenir son éviction du gouvernement.

Un mois plus tard, des avions de transports de l’armée soudanaise survolèrent les villages africains au-dessus desquels furent largués des barils de pétrole remplis d’explosifs et de ferrailles, véritables bombes à fragmentation. L’imprécision inhérente à cette arme démontrait qu’il n’était nullement dans les intentions de Khartoum de viser les factions rebelles qui, contrairement aux populations civiles terrorisées, n’avaient, elles, aucun mal à déjouer ce genre d’attaque. Une fois que les avions avaient largué leurs bombes artisanales, ils laissaient place aux tirs aériens aussi bien sur des écoles que sur des entrepôts.

Puis arrivaient les janjawids, parfois même accompagnés de l’armée soudanaise. Ils pillaient les villages, violaient les femmes dès l’âge de 8 ans – ne pouvant les vendre comme esclaves étant donné qu’elles étaient musulmanes –, castraient, tuaient les hommes ainsi que les jeunes garçons, parfois les brûlant vifs, empoisonnaient les puits, perçaient les réservoirs susceptibles de contenir de l’eau, pillaient les troupeaux, abattaient les ânes sans lesquels les villageois ne pouvaient plus circuler, incendiaient les maisons.



Milices "Janjawids"


Nombreux sont les témoignages de rescapés qui indiquent que les janjawids insultaient les villageois en leur hurlant que la terre appartiendrait désormais aux Arabes ou encore que les « nègres » n’étaient que des esclaves. On vit aussi les janjawids profaner mosquées et corans, quand bien même ils se disaient musulmans. Les survivants qui étaient autorisés à s’enfuir se retrouvaient sans ressources sur les pistes, parfois rattrapés par les milices arabes le long des chemins pour être tués ou violés.

Quelques semaines à peine après la première offensive des janjawids, tandis que triplait la population des agglomérations, les survivants vinrent grossir les effectifs des camps de réfugiés, qui atteignirent 70’000 individus en juillet 2003 au Tchad voisin, ou se réfugièrent, au sein même du Darfour dans des camps de déplacés, entraînant dans leur exode les milices génocidaires qui rôdaient autour des camps, attendant que les femmes aillent chercher du bois à l’extérieur pour les violer.

L’armée soudanaise fit alors pression sur les réfugiés pour qu’ils rentrent chez eux. Chez eux ? Ils n’avaient plus de chez eux ! Ils n’avaient plus ni à manger ni à boire, et leurs récoltes et semences avaient été brûlées ! Du ciel, les photos satellites ne montrent pas moins de 400 villages en flammes cette année.



Village incendié (vue aérienne)


Impossible pour les rescapés des massacres, qui avaient débarqué dans les villes, de parler de ce qu’ils avaient vu et vécu, au risque d’être arrêtés par les forces de sécurité, puis torturés, voire assassinés.

Les événements relatifs à la réconciliation entre Khartoum et le Sud s’entrecroisaient dorénavant avec ceux relatifs aux massacres des tribus africaines perpétrés dans l’ouest du pays.

Ainsi, en septembre 2003, les négociations de paix au Sud-Soudan reprenaient-elles, un an après la signature des principaux protocoles, les négociateurs s’étant désormais installés dans la ville kenyane de Naivasha.

Ce même mois de septembre, une délégation du SLA rencontra des émissaires du gouvernement soudanais dans la ville tchadienne d’Abéché. Le but était d’obtenir une trêve permettant à l’aide humanitaire aux déplacés à l’intérieur du Darfour d’arriver avant les pluies, leur situation étant alors devenue des plus tragiques. Or, la trêve qui fut signée n’impliquait que le cantonnement des forces rebelles et aucunement le désarmement des janjawids.

Côté négociation avec le Sud, ce fut le président du Conseil de Sécurité qui, le 10 octobre, chargea son secrétaire général de consulter les parties afin de les aider à appliquer l’accord de paix global.

Et tandis que les officiels soudanais s’apprêtaient à le rencontrer, tout était mis en œuvre, à Khartoum, pour éviter une intervention militaire occidentale au Darfour. Les autorités soudanaises multipliant les déclarations apaisantes mensongères, n’hésitant pas à rejeter les accusations portées à leur encontre selon lesquelles elles auraient « adopté une politique raciale qui encouragerait les miliciens à attaquer les civils ».

Khartoum en vint même, afin de tenter de faire croire à un apaisement général, à libérer Hassan al-Tourabi, qui, deux ans plus tôt, avait pourtant pactisé avec l’ennemi juré, John Garang. Sa libération fut néanmoins savamment mise à profit par le vice-président soudanais qui exonéra publiquement le pouvoir de toute responsabilité dans l’échec des négociations, rompues le 4 novembre, en accusant al-Tourabi d’avoir, une fois libéré, « infiltré la délégation à Abéché et provoqué l’échec des négociations ».

Trop occupés à se congratuler à propos des avancées des négociations de Naivasha sur la question du Sud-Soudan, ni les médias ni les politiques ne s’étaient immédiatement intéressés à l’insurrection du Darfour. Il fallut attendre la fin novembre 2003 pour noter les premiers frémissements des médias internationaux sur cette question, et encore, une première dépêche de l’AFP présenta cette tragédie sous l’angle d’une « crise humanitaire » due à la sécheresse et à des … « violences ethniques ». Les raids des janjawids étaient alors encore bien loin d’être décrits comme LA cause principale de la « crise humanitaire ».

En décembre 2003, on comptait un demi-million de déplacés au Darfour, ce qui n’empêcha nullement Adam Idris al-Silaik, le gouverneur de Nyala, de déclarer que la situation au Darfour était « calme et bien contrôlée ».

A la fin de l’année, cent mille réfugiés avaient déjà traversé la frontière tchadienne, où leur situation n’était plus comparable à celle des déplacés restés au Darfour. Ceux qui avaient réussi à franchir la frontière, n’étaient plus que très sporadiquement en butte aux attaques des janjawids. Ils bénéficiaient désormais du soutien des populations tchadiennes locales qui les nourrirent pendant les mois qui précédèrent l’arrivée de l’aide internationale. Cette situation allait cependant se détériorer au milieu de l’année 2004, lorsque l’eau vint à manquer et que les populations locales prirent conscience que l’aide internationale était attribuée exclusivement aux réfugiés.

Avant cela, l’aviation soudanaise attaqua la ville de Tiné, une localité à cheval sur la frontière tchado-soudanaise. Le bombardement avait inévitablement touché la partie tchadienne de la ville. Pas moins de 18’000 personnes avaient alors pris la fuite en direction du désert.

Le 9 février 2004, probablement satisfait de ses dernières offensives, Omar el-Béchir annonça « la fin des opérations militaires », allant même jusqu’à promettre un « accès sans entrave » à l’aide humanitaire, dont le premier convoi ne parvint au Tchad que neuf mois après que les premiers réfugiés eussent traversé la frontière. Le Parlement européen vota toutefois une résolution demandant au gouvernement soudanais de cesser « l’obstruction systématique » à l’accès de l’aide humanitaire au Darfour.

En Avril 2004 fut décrété au Darfour un cessez-le-feu qui ouvrit des pourparlers au cours desquels Khartoum fit nombre de promesses qu’il ne tint pas. Parmi celles-ci figurait le désarmement des janjawids. Or, à ce jour, ils sont encore armés.

Le 28 mai, l’Europe finança la mise en place de la Force AMIS de l’Union Africaine, chargée d’observer le respect dudit cessez-le-feu. Pas question néanmoins pour Khartoum de la voir se transformer en une mission de protection des civils. Lorsque les Nations Unies finirent par demander que Khartoum acceptât « une grande mission d’investigation sur le Darfour », les autorités soudanaises exigèrent du temps pour s’y préparer. Et Gérard Prunier de faire remarquer dans son ouvrage qu’il leur fallait effectivement le temps « de vider les diverses fosses communes qui existaient ici et là au Darfour et de transporter les corps au Kordofan (région centrale du Soudan) pour les y incinérer ».

Du temps, Khartoum avait plus d’un tour dans son sac pour en faire perdre à ceux qui tentaient de venir en aide à sa population civile. Les autorités soudanaises, qui avaient pourtant promis de ne pas entraver l’aide humanitaire, firent preuve d’un zèle sordide en prétextant la plus farfelue des raisons aux fins d’empêcher qu’une première cargaison soit débarquée à Port-Soudan : Khartoum afficha son « souci » de s’assurer que les aliments à destination de sa population affamée étaient bien … sans OGM ! Et que dire de ces travailleurs humanitaires, qui reçurent des permis de voyage valables trois jours, tout en étant contraints à donner un préavis de 72 heures avant de décoller, leur permis expirant ainsi avant même qu’ils n’aient pu l’utiliser ! Que dire enfin des propos tenus par le ministre soudanais des Affaires Humanitaires, lorsqu’il certifia que son pays n’avait « pas de besoins humanitaires » ?

Un comportement général qui révèle, si besoin était, compte tenu de tous les massacres largement documentés de Khartoum à l’encontre de sa population civile, la dimension génocidaire de l’action en cours du gouvernement soudanais. Gouvernement qui sait que pour mener son « entreprise » à terme, il doit désormais compter avec la présence humanitaire internationale sur le terrain. Mais aussi, qu’au regard de la situation d’extrême dépendance des deux millions de Darfouri déplacés, il n’est désormais plus nécessaire de tuer activement pour faire mourir…

A suivre ...

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