Pourquoi Washington n'a pas réussi à imposer l'ONU

Alain Barluet

Le Figaro, 24 Novembre 2006

Obnubilés par le drame humanitaire, les États-Unis ont échoué à engager une politique efficace vis-à-vis du régime de Khartoum.

FORTEMENT mobilisée depuis trois ans sur le dossier du Darfour, la diplomatie américaine n'est pas parvenue, jusqu'à présent, à imposer une solution négociée dans cette région de l'ouest du Soudan où la guerre civile et la crise humanitaire ont déjà fait de 200 000 à 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés. Les tergiversations du régime de Khartoum sur les modalités de la force « hybride » entre l'ONU et l'Union africaine ne sont que la dernière illustration des difficultés de Washington pour dégager la voie à une force internationale réellement capable d'enrayer ce drame humanitaire.

Selon les experts de plusieurs think thanks américains, les raisons de cet échec tiennent à la fois à l'« inadéquation » de la stratégie américaine et à la façon dont les acteurs régionaux, en premier lieu le président soudanais Omar el-Béchir, ont réussi à jouer d'une situation complexe pour prévenir le déploiement d'une force militaire plus solide que celle de l'Union africaine (7 000 hommes actuellement).

Mobilisation médiatique

D'emblée, la mobilisation de l'opinion américaine, massive et très médiatisée grâce à des stars comme George Clooney, aura paradoxalement contribué à entraîner la diplomatie américaine sur une mauvaise voie, quelque part entre l'émotion et l'agressivité, estiment des observateurs outre-Atlantique. « Les manifestations en faveur d'une intervention militaire conduite par les Américains au Darfour ont été une diversion utopique qui n'a mené nulle part », écrivaient Stephen Morrison et Chester Crocker, du Centre international d'études stratégiques (CSIS), au début de novembre dans le Washington Post. « Les slogans ne font pas une bonne politique étrangère », poursuivaient ces deux spécialistes, en appelant Washington à quitter les « postures » pour prendre des initiatives mettant au pied du mur, de manière réaliste, le gouvernement de Khartoum sur les questions clés du conflit : l'application du cessez-le-feu, la protection des couloirs d'accès humanitaires, l'établissement d'une force « hybride » ONU/UA robuste, le lancement d'une démilitarisation des groupes armés, l'ouverture d'un dialogue politique au Darfour.

Rien de tout cela n'a été tenté, déplorent ces experts, qui soulignent que, jusqu'à la mi-2004, Washington et l'ONU ont privilégié les négociations entre Khartoum et le Sud-Soudan, au détriment du Darfour où la violence se déchaînait déjà.

Le secrétaire d'État Colin Powell avait pourtant fait monter la pression en qualifiant de « génocide » les tueries du Darfour. Mais la communauté internationale ne l'a pas suivi. Le 31 janvier 2005, une enquête de l'ONU a dénoncé des crimes contre l'humanité, estimant cependant que Khartoum « n'a pas poursuivi de politique de génocide ». Après l'argument fumeux des armes de destructions massives invoquées par Washington pour intervenir en Irak, la crédibilité américaine était-elle émoussée au Darfour ? Et après 2003 comment les États-Unis auraient-ils pu intervenir dans un pays musulman ? s'interrogent aujourd'hui les spécialistes du dossier. Un tel projet se heurtait de surcroît aux contraintes liées à l'immensité d'un territoire éloigné, grand comme la France, et à des difficultés politiques considérables - autant d'obstacles qui continuent à prévaloir. Dans ces conditions, résume avec dépit un humanitaire, « qui voudrait mourir pour le Darfour ? ».

Un allié dans la guerre contre le terrorisme

De son côté, le président Omar el-Béchir utilise habilement ses cartes. Il connaît l'intérêt qu'a Washington à conserver des relations avec son pays pour mener la guerre contre le terrorisme. En effet, le Soudan a, un temps, hébergé Oussama Ben Laden, et certains membres du régime ont transmis aux Américains des informations sur al-Qaida. Karthoum a aussi su exploiter les divisions de la communauté internationale. « Bush a échoué à opposer à el-Béchir un front uni incluant les Arabes et les Africains », estimait récemment Michael J. Gerson, un ancien collaborateur du président américain.

Mais la Chine et la Russie demeurent les meilleurs atouts de Khartoum. « La Chine détient 40 % des compagnies pétrolières opérant au Soudan, retire de celui-ci 7 % de sa consommation d'or noir et lui vend des armes tout comme la Russie », relève Princeton Lyman, un analyste du Council on Foreign Relations. « Ces deux pays ont ralenti tous les efforts du Conseil de sécurité pour exercer une réelle pression sur le Soudan », souligne-t-il.