La terrible responsabilité du gouvernement soudanais,

Par Reed Brody Et Leslie Lefkow

Le Figaro, 21 Novembre 2006

Djebel Mun, Bandikao, Sirba. Des attaques brutales contre ces localités viennent s'ajouter au carnage en cours au Darfour et au Tchad.

Le 29 octobre, plus de 50 personnes, dont 26 enfants, ont été tuées à Djebel Mun, dans l'ouest du Darfour, par les milices janjawids soutenues par Khartoum. Le 4 novembre, une attaque lancée contre le village tchadien de Bindakao par des nomades tchadiens a fait 57 victimes. Le 11 novembre, 70 personnes ont péri ou ont été blessées à Sirba, dans l'ouest du Darfour, victimes « d'éléments supposés être des janjawids », selon les termes mêmes de l'Union africaine.

Ces massacres visaient des ethnies différentes des deux côtés de la frontière entre le Tchad et le Soudan et leurs responsables n'agissaient pas de concert. Pourtant, une donnée les unit : ils ont tous été rendus possibles par l'absence criante d'action de la communauté internationale pour protéger des populations cibles d'agressions délibérées (dans le cas du Darfour) ou carrément abandonnées (dans le cas du Tchad) par leurs propres gouvernements.

Depuis plus de trois ans, hélas, le conflit au Darfour con­tinue de voir se perpétrer certaines des pires atrocités de notre époque. On assiste en outre à la prolifération d'affrontements entre des groupes armés alliés à N'Djamena et à Khartoum autour d'une zone frontalière désormais de plus en plus instable.

Les victimes de ces dernières attaques viennent s'ajouter aux 200 000 personnes qui ont déjà péri dans le conflit. Les survivants s'ajoutent, eux, aux plus de deux millions de personnes déplacées dépendantes de l'aide humanitaire internationale, aide dont l'acheminement est de plus en plus précaire du fait des risques et obstacles croissants que rencontrent les organismes humanitaires dans la région. Plus d'une dizaine de travailleurs humanitaires ont en effet été tués au Darfour cette année. De même, les organisations présentes dans la région sont aujourd'hui confrontées au barrage du gouvernement soudanais, mélange de harcèlement, d'intimidation et d'obstruction bureaucratique.

La responsabilité de cette terrible situation incombe bien sûr, en premier lieu, au gouvernement soudanais qui a armé les janjawids et a poursuivi une campagne d'agression contre certaines populations civiles, campagne fondée sur l'appartenance ethnique. Mais il est clair que ce sont les divisions au sein de la communauté internationale et son manque de volonté politique qui permettent aujourd'hui à Khartoum de continuer de perpétrer ces crimes en toute impunité, au vu et au su du monde entier.

Les intérêts pétroliers chinois au Soudan, les ventes d'armes russes à Khartoum, la solidarité panarabique - tout cela explique pourquoi les États membres de l'ONU n'ont pas fait fermement pression sur le gouvernement soudanais.

Les civils tchadiens voient maintenant ce même cauchemar arriver à leur porte, et ils sont inquiets. Ils sont au moins 70 000 à avoir déjà fui la région est du Tchad cette année, à cause des attaques de plus en plus nombreuses des milices soudanaises et tchadiennes. Et si le débordement du Darfour n'est qu'un des facteurs de la situation politique instable du Tchad, il est clair que les ingérences militaires et politiques des acteurs du conflit du Darfour attisent des tensions déjà latentes au Tchad.

En août, après deux années de paroles et peu d'actes, le Conseil de sécurité de l'ONU a autorisé le déploiement de plus de 20 000 hommes pour remplacer les 7 000 membres mal équipés et débordés de la force de l'Union africaine au Darfour. Le Conseil de sécurité a donné à la force de l'ONU un mandat fort de protection des civils, mais a conditionné le déploiement au consentement soudanais. Or, comme c'était à prévoir, la Chine, la Russie et le Qatar se sont abstenus de voter, et le gouvernement soudanais a immédiatement rejeté la force, tout comme il avait rejeté toute tentative de mettre fin aux exactions commises au Darfour.

Après trois mois de négociations infructueuses, et alors que le gouvernement soudanais accélérait son offensive militaire au Darfour, l'ONU a convoqué, le 16 novembre dernier, des pourparlers à Addis-Abeba afin de discuter d'une nouvelle force « hybride » UA-ONU. Le résultat des pourparlers n'est pas encore clair mais si une force doit être efficace, elle doit se déployer immédiatement avec des troupes et une puissance militaire suffisantes, ainsi qu'un mandat fort pour protéger les civils et pour contrôler et faire appliquer l'embargo sur les armes au Darfour.

La France et d'autres nations clés doivent accroître les pressions sur Khartoum, non seulement pour faire accepter les troupes de l'ONU, mais aussi pour trouver une solution politique durable au conflit, y compris avec le Tchad, et ainsi mettre un terme à la manipulation des tensions ethniques faite par le gouvernement soudanais. Le but est, in fine, d'assurer un environnement sûr pour que les personnes déplacées puissent rentrer chez elles.

Tous ces objectifs exigent davantage qu'une force internationale : ils exigent une pression unifiée et soutenue face à l'intransigeance de Khartoum. Cette pression doit comprendre le recours à des sanctions ciblées, comprenant le gel des avoirs et des interdictions de voyager contre le président Omar al-Bashir et son cercle proche de conseillers et de ministres. Il est urgent de les contraindre à revoir immédiatement leur politique de violence au Darfour.

Notre manque d'action n'est pas de l'impuissance, c'est bien, comme au Rwanda et à Srebrenica, un mélange d'aveuglement et de lâcheté. Voulons-nous vraiment que l'histoire se répète indéfiniment ?