Darfour : ce que nous devons faire contre l'horreur absoluePar Philippe Douste-Blazy, ministre des Affaires étrangères.. Publié le 20 novembre 2006

Par Philippe Douste-blazy

Le Figaro, 20 Novembre 2006

Darfour : 250 000 personnes assassinées, deux millions et demi de personnes, soit un tiers de la population, déplacées à l'intérieur du pays ou réfugiées dans le Tchad voisin. Comme l'a dit le président de la République devant l'Assemblée générale des Nations unies le 19 septembre dernier : « Un crime contre l'humanité se prépare. » Face à la montée des risques politique et géostratégique, j'ai voulu me rendre dans cette région névralgique pour la stabilité du monde, à la charnière du monde arabe et du monde africain.

Le constat est terrible. Il l'est d'autant plus qu'autour des Nations unies les pays de bonne volonté tout comme les ONG n'ont cessé de se mobiliser. La France a versé, à titre bilatéral et multilatéral, 76 millions d'euros en faveur des populations civiles du Darfour. 13 agences des Nations unies, 84 ONG, 14 000 travailleurs humanitaires réalisent au quotidien, sur le terrain, dans des conditions de sécurité précaires, un remarquable travail. Je salue le courage de ces hommes et de ces femmes que j'ai rencontrés, à El Fasher comme à l'intérieur du camp de Koutoum.


Devant l'horreur absolue, il incombe à chacun d'entre nous, à la place qui est la sienne, de renforcer son action. La France, quant à elle, ne saurait se résoudre simplement à témoigner. Rien ne serait pire que de laisser croire que, face à la violence, la force compassionnelle des mots et la force médiatique des images suffisent. Ce n'est pas ma conception de la politique étrangère, ni l'idée que je me fais du rôle et de la voix de la France dans le monde.


J'ai souhaité rencontrer, en Égypte puis au Soudan, ceux qui sont prêts à nous aider dans la recherche d'une solution durable. Cette visite a été l'occasion d'entretiens approfondis, au Caire d'abord, avec le président Moubarak, puis au Soudan, où j'ai rencontré le président Béchir et mon homologue, mais aussi des représentants des Nations unies, de l'Union africaine et des ONG.





Aujourd'hui, tout porte à croire que nous sommes à un moment clé. Pour la première fois depuis février 2003, le gouvernement soudanais n'écarte plus la possibilité d'accueillir sur son territoire une force internationale. Je rappelle que la résolution 1706 du Conseil de sécurité a autorisé le déploiement d'une force des Nations unies, mais le refus durable des autorités soudanaises imposait de rechercher une formule immédiatement applicable sur le terrain. C'est pourquoi j'ai proposé, le 12 novembre à Khartoum, une solution intermédiaire qui permettrait de renforcer l'efficacité de l'action de l'Amis - la force de l'Union africaine - sur le territoire soudanais, tout en respectant la souveraineté de ce pays.


Sous-équipée, l'Amis reste démunie pour mener à bien une mission censée couvrir l'équivalent de la superficie de la France. Le renforcement de l'Amis par la logistique des Nations unies représenterait un progrès important pour l'efficacité des troupes et donc pour la protection des populations civiles.


Khartoum est certes souverain mais il doit être responsable et donner une suite positive à cette idée de force mixte. Dans le même temps, pour remédier à la catastrophe humanitaire, l'aide internationale doit se poursuivre et son acheminement être facilité. Dès le 16 novembre, la réunion d'Addis-Abeba, organisée sous l'égide de Kofi Annan et où la France était présente, a pu commencer à tracer les lignes d'une telle action de la communauté internationale.


Un autre risque réside dans l'extension, déjà entamée, du conflit au Tchad et en République centrafricaine. Le Soudan ne peut que redouter une déstabilisation à ses frontières. Je l'ai souligné auprès du président Béchir : aujourd'hui, la sécurité doit être renforcée au Darfour, mais aussi aux frontières entre le Soudan et ces deux pays africains francophones.





La France compte sur la capacité des autorités soudanaises à accepter, aux frontières de leur pays, une présence internationale susceptible d'aider au retour de la stabilité dans cette zone. Cette présence est cruciale si nous voulons éviter que la violence ne se propage et gagne peu à peu les pays voisins. C'est pourquoi nous nous sommes engagés à assurer, grâce à notre présence militaire dans la région, un environnement fiable propre à faciliter le déploiement de cette mission.


L'éclatement du Soudan serait une catastrophe, non seulement pour l'Afrique, mais aussi pour le reste du monde. Ni la France ni la communauté internationale ne souhaitent la sécession du Darfour ou le démantèlement de l'administration soudanaise. Notre seul objectif est l'apaisement politique de la crise et la stabilité régionale. Cela passe d'abord par l'extension de l'accord politique d'Abuja à un maximum de signataires. La France, pour sa part, est prête à se mobiliser pour faciliter de nouveaux pourparlers.


Plus que jamais, face à la crise du Darfour, chacun a sa part de responsabilité. Il ne s'agit pas d'imposer un schéma venu d'ailleurs, mais bien de parvenir, par le dialogue, à une solution responsable dans l'intérêt de tous. C'est ce que la France, sous l'impulsion du président de la République, a toujours souhaité. C'est à cette condition que nous pourrons progresser sur la voie d'une paix restaurée qui est d'abord, pour les populations civiles victimes, la promesse de retrouver une dignité et une sécurité trop longtemps oubliées.