Le pétrole conforte le pouvoir soudanaisDe notre envoyé spécial à Khartoum TANGUY BERTHEMET.

Redaction

Le Figaro, 11 Novembre 2006

La capitale soudanaise profite de sa nouvelle richesse, à un millier de kilomètres du Darfour.

LA HAUTE TOUR ressemble à un gros oeuf de verre et d'acier posé au bord du Nil. Dans quelques mois, l'Hôtel Fatah ouvrira ses portes et offrira aux Soudanais sa piscine couverte, ses bars, ses salles de remise en forme. Un luxe occidental, inimaginable il y a peu encore.

Déjà les habitants de Khartoum se pressent pour goûter aux prémices de cette modernité internationale sous les climatiseurs extérieurs de l'Ozone Café, aux tables du restaurant-Internet Le solitaire, ou sous les voûtes du nouveau centre commercial. Dans les allées déambulent des familles riches et des jeunes hilares cintrés dans des pantalons griffés, made in Dubaï. Khartoum n'est qu'à un millier de kilomètres des malheurs du Darfour. Mais c'est un autre univers. La ville est trop absorbée par ses multiples chantiers de construction et ses artères engorgées de voitures pour se préoccuper du conflit. « Cette histoire de guerre est exagérée par les Occidentaux pour maintenir le Soudan dans la pauvreté et piller ses richesses, s'agace Ali Ousman Ibrahim, un étudiant qui sirote un jus de fruits à l'Ozone. Mais cela ne marche pas.

L'économie soudanaise, gonflée par les pétrodollars, connaît un véritable boum. La croissance a affiché 8,2 % en 2005 et devrait atteindre 10 à 12 % cette année. Le produit intérieur brut est passé de 14,6 milliards de dollars en 2001 à 36 milliards, selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI). L'embargo américain, censé étouffer le Soudan, cède de toutes parts. Attirés par l'odeur de l'or noir, la Chine, la Malaisie, l'Inde et les pays du Golfe ont accouru. « Le pétrole est le moteur du démarrage soudanais », affirme Rachad Ousman, un cadre du Dal Group, l'un des plus importants conglomérats industriels du pays. La production reste certes modeste : officiellement, 500 000 barils jour. Mais cela suffit pour insuffler l'argent frais nécessaire.

La Chine, premier partenaire

Limiter au seul pétrole cette prospérité soudaine serait cependant une erreur. « Les islamistes qui détiennent une grande part du pouvoir sont des gens très fins, très éduqués et pragmatiques qui connaissent les rouages du libéralisme », insiste, anonymement, une politologue arabe de Khartoum. Quelques ajustements suggérés par le FMI ont su séduire les financiers du Golfe, et des Soudanais expatriés trop heureux de revenir au pays. Les investissements étrangers au Soudan ont bondi de 120 millions de dollars en 2000 à 2,3 milliards aujourd'hui.

Ce léger embourgeoisement n'a pas pour autant poussé le régime policier à plus de mansuétude. « Khartoum n'est qu'une vitrine. L'argent reste dans la capitale et rien ne va en province où il n'y a pas de routes, pas d'écoles, pas d'eau. La seule chose décentralisée, c'est la pauvreté », affirme Alfred Taban, directeur du quotidien Khartoum Monitor. Selon l'ONG International Crisis Group (ICG), les affaires sont en grande partie entre les mains des proches du pouvoir ou de l'appareil sécuritaire, à travers un jeu complexe de sociétés écrans. « Tout est terriblement opaque. Il est même impossible de connaître la production pétrolière exacte ou les revenus qui en découlent », souligne la politologue.

Le gouvernement qui touche enfin les fruits de l'exercice du pouvoir semble moins enclin que jamais à le partager. Et il possède désormais les moyens d'affirmer sa volonté. « Il est évident que sans argent il aurait été moins arrogant vis-à-vis de l'ONU et des États-Unis et n'aurait pas pu refuser aussi facilement l'arrivée de Casques bleus », analyse Alfred Taban. Appuyé sur une opinion arabe très hostile aux Occidentaux, le très impopulaire gouvernement soudanais a même réussi en engageant ce bras de fer à regagner un peu de crédit aux yeux des siens. Mais les pétrodollars permettent surtout de poursuivre la coûteuse guerre contre les rebelles du Darfour. La construction d'une usine d'armes et de munitions assure aux soldats soudanais et à leurs alliés un approvisionnement régulier.

Khartoum, devenu puissance pétrolière, s'est également gagné de puissants alliés. À commencer par la Chine. Première partenaire - et de loin - du Soudan, Pékin, peu regardant sur le respect des droits de l'homme, soutient presque sans condition le régime. « La Chine est présente dans presque tous les grands projets qu'elle finance le plus souvent avec des prêts très avantageux », indique un diplomate. Le pari tenté par le président soudanais Omar Hassan al-Bachir fait pourtant grincer des dents. À Khartoum, les hommes d'affaires commencent discrètement à s'inquiéter des pressions croissantes occidentales. « Il faut rapidement trouver les moyens d'une vraie réconciliation au Darfour, glisse un financier. L'économie, la sécurité et la politique sont très liées et finissent toujours par s'influencer ».