Darfour, l'ONU impuissante, par Fabrice Weissman

Fabrice Weissman, Chercheur à La Fondation Médecins Sans Frontières France.

Le Monde, 03 Novembre 2006

Au Darfour, depuis juillet, menaces de mort, passages à tabac, agressions sexuelles et assassinats accompagnent avec une intensité croissante le rançonnage des organisations de secours par les bandits-miliciens opérant dans les villes et sur les routes tenues par le gouvernement soudanais.

Ce dernier porte une lourde responsabilité dans la montée de l'insécurité. Tout d'abord parce qu'il est impossible que des agressions graves et répétées se produisent sans la complicité - au moins passive - de l'imposant appareil sécuritaire du régime qui quadrille le Darfour. Ensuite, parce que Khartoum a répondu aux menaces d'intervention militaire des Nations unies par une propagande xénophobe assimilant tous les étrangers à de "nouveaux croisés" animés par une haine des Arabes et de l'islam. Selon toute vraisemblance, la violence accrue des attaques contre les humanitaires relève d'une stratégie du gouvernement destinée à cantonner les organisations d'assistance dans les villes de garnison, afin de conduire sa campagne contre-insurrectionnelle sans entrave ni témoin, mais c'est aussi pour lui une façon de résister aux menaces d'intervention internationale en prenant les humanitaires en otage. Le message des bandits-miliciens opérant avec l'aval du régime est en substance : si vous persistez à vouloir envoyer des casques bleus, sachez que ce sera au prix de plusieurs morts parmi les secouristes.

Hors des zones contrôlées par Khartoum, les combats ont repris dans l'ouest et le nord du Darfour. Face à face, les partisans et les opposants de l'accord de paix pour le Darfour (DPA), signé sous forte pression internationale, le 5 mai, entre le gouvernement et une seule faction rebelle. La fragmentation de l'opposition en une dizaine de factions, parfois dépourvues de réseaux logistiques et de chaînes de commandement performants, contraint les organisations de secours à négocier avec un nombre croissant de groupes armés à l'assise territoriale et militaire fluctuante et plus intéressés par le pillage des moyens d'intervention que par la mise en place d'opérations de secours.

Face à ce regain de violence généralisé - soulignons au passage que c'est à une reprise des hostilités que nous assistons, non à la mise en oeuvre d'un programme d'extermination systématique d'une partie de la population soudanaise - les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l'Union européenne, l'Union africaine, de hauts responsables des Nations unies ainsi que de nombreux groupes de pression occidentaux, considèrent l'envoi de troupes onusiennes comme le meilleur moyen de porter secours aux populations du Darfour - où la guerre a fait au moins 200 000 victimes (dont un quart à un tiers de morts violentes). Selon la résolution 1706 votée par le Conseil de sécurité le 31 août, les 7 000 soldats actuellement déployés par l'Union africaine devraient être remplacés par 20 000 casques bleus. Ces derniers auront le droit de recourir à la force pour appliquer leur mandat, à savoir : faire respecter l'accord de paix, protéger les déplacés et le personnel international et désarmer les belligérants.

Or Khartoum refuse catégoriquement ce déploiement. A ce stade, l'application de la résolution 1706 suppose donc le déclenchement d'une guerre contre le Soudan et l'invasion militaire de l'ouest de son territoire - ce qu'aucun Etat ne semble prêt à assumer. A supposer que le gouvernement soudanais finisse par accepter les troupes de l'ONU, aucune puissance n'est aujourd'hui disposée à fournir les 20 000 hommes requis par la résolution 1706. Mais surtout, on voit mal comment les casques bleus pourraient remplir leur mission. Comme le soulignait le 4 octobre Jean-Marie Guéhenno, secrétaire général adjoint des Nations unies au maintien de la paix : "Confondre maintien de la paix et imposition de la paix, c'est aller au-devant de graves difficultés (...). Celui qui me dit qu'un territoire de 500 000 kilomètres carrés peut être pacifié par une force étrangère, que la loi et l'ordre peuvent être ainsi rétablis, est dans l'erreur." Les Etats en sont bien conscients, qui rechignent à mettre des troupes à disposition de la mission des Nations unies dont ils ont pourtant voté le mandat.

Ainsi, malgré ses propres doutes, la communauté internationale continue de faire croire aux populations du Darfour que leur salut viendra d'une intervention militaire onusienne dont les chances de déploiement et de succès sont à ce jour minimes. Certains acteurs humanitaires, comme Jan Egeland, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l'ONU, participent à cette campagne. Ce faisant, ils embarquent de surcroît les organismes d'aide dans le camp de la "guerre juste" et contribuent à les exposer un peu plus aux représailles de Khartoum et de ses milices.

La neutralité requise pour intervenir en zone de guerre interdit aux secouristes de juger de l'opportunité du recours à la force ou de se prononcer sur le type de pressions internationales susceptibles d'amener les belligérants à se conformer aux exigences du droit international humanitaire. Reste que la stratégie actuelle de la communauté internationale n'est pas en mesure d'endiguer le regain de violence contre les civils alors qu'elle contribue à mettre en péril les opérations de secours vitales dont dépendent plus d'un habitant sur trois au Darfour. Ce constat ne saurait bien entendu exonérer les belligérants de leurs responsabilités premières.