Pour une action d'urgence au Darfour

Kofi Annan

Le Matin, 26 Janvier 2006

Après mon voyage au Darfour en mai dernier, j'étais optimiste. Aujourd'hui, j'ai beaucoup moins d'espoir, à moins d'une nouvelle intervention internationale de grande envergure au cours des semaines à venir.

En mai, je me suis rendu dans un village où les gens étaient revenus et vivaient dans une sécurité relative grâce à la présence de troupes de l'Union africaine. Ce n'était qu'un début, c'est vrai. De grandes parties de cette immense région étaient encore en proie à des accès de violence, et plus d'un million de personnes vivaient encore dans des camps.

Mais grâce à une gigantesque opération de secours menée sous l'égide des Nations unies, la faim et les maladies faisaient de moins en moins de victimes. Un cessez-le-feu, aussi imparfait soit-il, était en vigueur. Des pourparlers de paix entre le gouvernement et les rebelles soudanais étaient en cours à Abuja, avec l'appui efficace de médiateurs de l'Union africaine. On espérait un accord avant la fin de l'année.

Il y avait d'autres signes encourageants. Le Conseil de sécurité de l'ONU avait saisi la Cour pénale internationale et pris la décision de principe d'imposer des sanctions ciblées à l'encontre de ceux qui s'étaient rendus coupables d'atrocités au cours des deux années précédentes.

Je voudrais pouvoir dire aujourd'hui que tous ces efforts ont porté leurs fruits, que le Darfour est en paix et sur la voie du relèvement.
Hélas, il n'en est rien. Dans beaucoup de régions du Darfour, les meurtres et les viols continuent et les gens fuient par milliers. Il y a aujourd'hui 2 millions de déplacés, et 3 millions de personnes, soit la moitié de la population du Darfour, ne survivent que grâce à l'aide internationale. Bien des endroits deviennent trop dangereux pour que les agents humanitaires puissent s'y aventurer.

Les pourparlers de paix sont encore loin d'aboutir. Le Tchad a accusé le Soudan d'armer des rebelles sur son territoire, et les combats menacent de s'y étendre.
Malgré un manque chronique de fonds, les troupes de l'Union africaine sur le terrain font tout leur possible. La population se sent plus en sécurité quand elles sont présentes. Mais elles sont trop peu nombreuses : 5 000 soldats et 2 000 policiers et observateurs militaires pour un territoire de la taille du Texas. Elles n'ont ni le matériel, ni le mandat qu'il leur faudrait pour protéger les gens qui sont en danger ou faire appliquer un cessez-le-feu que les rebelles, les Janjaouid et les forces gouvernementales soudanaises enfreignent désormais régulièrement.

Le 12 janvier, l'Union africaine a décidé de renouveler le mandat de sa mission (la MUAS) jusqu'au 31 mars et s'est dite favorable, en principe, à ce que cette mission soit convertie en une opération des Nations Unies plus tard dans l'année. Le moment de la transition fait encore l'objet de discussions, notamment au sommet de l'Union africaine qui se tient cette semaine à Khartoum.

Le Conseil de sécurité se trouve ainsi mis sur la sellette. La Charte des Nations Unies lui attribue la principale responsabilité du maintien de la paix et de la sécurité internationales. Qui plus est, en septembre dernier, tous les membres de l'Organisation ont, pour la première fois, reconnu l'existence d'une responsabilité de protéger les populations contre le génocide, le nettoyage ethnique, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, s'engageant par la même occasion à agir, par l'intermédiaire du Conseil, quand les autorités nationales ne le font pas.

Le passage d'une force de l'Union africaine à une opération des Nations Unies au Darfour est désormais inévitable. Pour que la transition se déroule bien, le Conseil de sécurité doit rapidement prendre une décision ferme.

Cela étant dit, il ne faudrait surtout pas s'imaginer qu'il suffira, pour régler la crise, de placer l'actuelle mission de l'Union africaine sous le drapeau de l'ONU.

La nouvelle opération devra avoir un mandat clair et vigoureux qui l'autorise à protéger ceux qui sont en danger, en recourant à la force si nécessaire, et disposer des moyens de le faire. Il faudra donc qu'elle soit plus étoffée, plus mobile et nettement mieux équipée que la MUAS. Les pays qui ont les moyens militaires nécessaires doivent être prêts à les déployer.

Il faudrait des mois à l'ONU pour déployer une telle opération. En attendant, la mission de l'Union africaine doit être maintenue et renforcée.

Il ne peut absolument pas y avoir de solution de continuité, ni d'affaiblissement de la force actuelle. En mai de l'année dernière, l'Union africaine et l'ONU ont organisé une conférence à Addis-Abeba afin de réunir des fonds et des moyens logistiques pour la MUAS. Une conférence de suivi est prévue pour le 20 février.
L'opération de secours doit également se poursuivre, à grande échelle, et les fonds nécessaires doivent être dégagés pour que les habitants du Darfour continuent de recevoir de l'eau salubre, des vivres et d'autres articles de première nécessité.

Enfin, et surtout, des pressions plus fortes doivent être exercées sur les parties – les groupes rebelles autant que le gouvernement – pour qu'elles respectent le cessez-le-feu et s'engagent à participer aux pourparlers d'Abuja avec un réel sens de l'urgence. Les atermoiements actuels sont inacceptables. Ils coûtent des vies chaque jour. Les négociateurs ont une responsabilité personnelle qu'il convient de leur rappeler.

Ce qui est clair, c'est que dans le meilleur des cas, la force qui sera envoyée au Darfour, quelle qu'elle soit, n'offrira qu'une sécurité temporaire aux habitants de la région. Seul un accord politique entre leurs dirigeants pourra leur apporter la sécurité à long terme et donner aux deux millions d'entre eux qui ont dû chercher refuge ailleurs la possibilité de rentrer chez eux.


* est le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies