Retour en arrière au Darfour

Par Antonio Garcia

Rfi, 13 Septembre 2006

La situation ne cesse de s’aggraver au Darfour. La province occidentale du Soudan a connu à nouveau de violents incidents armés, entre les forces du gouvernement de Khartoum et les éléments rebelles qui n’ont pas signé, en mai à Abuja, les accords de cessation des hostilités. Le conflit au Darfour a provoqué plus de 300 000 morts et quelque 2,5 millions de déplacés depuis 3 ans. Le Conseil de sécurité a adopté fin août une résolution prévoyant un déploiement de Casques bleus, en remplacement des forces de l’Union africaine, mais le président el-Béchir s’y oppose. Kofi Annan a condamné les nouvelles violences. Les Etats-Unis accusent Khartoum de «génocide» et l’Union européenne exige que les accords de paix soient respectés au Darfour.

Selon l’émissaire de l’UE, Pekaa Havisto, le gouvernement soudanais a utilisé son aviation pour bombarder des villages où se trouvent des civils. Il a pu voir des avions Antonov «s’apprêtant à attaquer». Des combats se sont produits depuis lundi dans la région de Djebel Marra entre l’armée soudanaise et des rebelles du Front de salut national (NRF) dont l’un des porte-parole Issa Moussa affirme qu’ils ont enregistré 7 morts dans leurs rangs. Ce mouvement, accusé de terrorisme par Khartoum, n’avait pas signé les accords d’Abuja, qui devaient permettre le rétablissement de la paix dans cette région.

L’organisation humanitaire Amnesty International a affirmé lundi que le gouvernement soudanais a lancé «une offensive militaire dans le Darfour septentrional qui donne lieu à de graves violations du droit international, comme le bombardement de zones civiles», soulignant que la population de cette province est «prise en otage du fait du désaccord persistant entre les Nations unies, l’Union africaine et le gouvernement soudanais». Irene Khan, secrétaire générale d’Amnesty, signale aussi que son organisation reçoit «chaque jour des informations faisant état de civils tués et de nouveaux déplacements dans le cadre de l’offensive du gouvernement soudanais en cours au Soudan».
Ces informations s’ajoutent aux rapports alarmants des agences des Nations unies qui se trouvent sur le terrain.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé lundi que plus de 350 000 Soudanais du nord du Darfour n’avaient pas reçu d’aide alimentaire en août, à cause de l’insécurité. Jan Egeland, coordonnateur des affaires humanitaires de l’Onu, a même indiqué que ces agences pourraient être obligées d’abandonner le Darfour : «si elles partent, ce sera comme déclencher un désastre. Des centaines de milliers de personnes se retrouveront sans aucune aide». Pour Jan Egeland, les agences humanitaires sont «très proches» de quitter cette province soudanaise si l’Onu n’y déploie pas une force de paix, non pas pour punir le gouvernement de Khartoum mais pour «aider les Soudanais et assurer la sécurité au Darfour».

Le Conseil de sécurité a voté fin août la résolution 1706, qui prévoit le transfert à des troupes des Nations unies des responsabilités actuellement assumées au Darfour par la force de paix de l’Union africaine mal équipée et peu financée. Or le gouvernement soudanais s’oppose catégoriquement à cette résolution estimant qu’il s’agit d’une violation de la souveraineté nationale. Un député du Congrès national, parti au pouvoir à Khartoum, avait même accusé Kofi Annan d’être à la solde de Washington. Le secrétaire général de l’Onu avait dénoncé auparavant l’arrivée des forces gouvernementales soudanaises, «en claire violation de l’accord de paix».

- Inquiétudes européennes mal comprises à Washington

L’Union européenne qui a appuyé cette résolution se déclare inquiète par l’évolution de la crise au Darfour. Louis Michel, commissaire européen au Développement, s’est déclaré «extrêmement préoccupé», considérant que le Darfour est revenu au «pire moment» de la guerre civile, soulignant aussi la nécessité urgente de faire respecter l’accord de paix d’Abuja.

- Khartoum très ferme vis-à-vis des Africains

Entre-temps le gouvernement soudanais a pris mercredi des positions encore plus intransigeantes, en menaçant d’expulser la mission de paix de l’Union africaine (AMIS) qui est déployée au Darfour si l’UA donne son feu vert définitif au transfert de sa mission à l’Onu. En visite à Addis-Abeba, le vice-ministre soudanais des Affaires étrangères a rappelé que son gouvernement n’acceptera pas une mission de paix de l’Onu et que Khartoum «assumera ses responsabilités» pour rétablir la paix au Darfour «si l’UA décide de transférer aux Nations unies le mandat de l’AMIS au Soudan».

Le gouvernement soudanais, qui affirme recevoir l’appui de la Ligue arabe, aimerait que l’UA revienne sur sa décision, concernant le remplacement des forces africaines par des Casques bleus. L’Union africaine devra prendre une position définitive sur cette question le 18 septembre à New York, car le mandat de l’AMIS prend fin à la fin du mois. La résolution 1706, approuvée par le Conseil de sécurité - mais avec l’abstention de la Chine, de la Russie et du Qatar – prévoit de faire passer les effectifs actuels de la Mission de l’Onu au Soudan à 17 300 soldats et 3 300 policiers, tandis que l’AMIS compte seulement 7 000 éléments.